Le Pôle Bijou de Baccarat : Un projet ambitieux
Jeudi 29 octobre 2009
Monique Manoha dans son atelier
Entretien avec Monique Manoha, Chargée de Mission
Monique Manoha a découvert le bijou contemporain aux Ateliers de Fontblanche, école d’art nîmoise aujourd’hui disparue. Elle s’y était inscrite, sans réelle vocation à l’origine, après un parcours de travailleur social et d’urbaniste. Elle fut rapidement fascinée et émue par ce “qui se dégage de ces sculptures de petite taille”. Elle en a également exploré la dimension humaine : “lorsqu’on façonne un bijou, on travaille pour quelqu’un, pas pour un musée”. Elle a aussi beaucoup réfléchi à la dimension sociale du bijou : objet de célébration d’un rite ou langage du corps.
En 1998, Monique Manoha a ouvert un atelier de bijoux d’artiste. Comme elle éprouvait le besoin d’expliquer pour chaque œuvre son cheminement artistique, elle s’est résolument placée dans une démarche pédagogique et a créé la Biennale du bijou contemporain, qui s’est tenue à Nîmes de 1999 à 2005.
Sa connaissance du bijou, ses réseaux universitaires et artistiques, elle les met aujourd’hui au service du Pôle Bijou de Baccarat qu’elle coordonne depuis septembre 2006.
Elle livre, dans un entretien accordé au Magazine Notes Précieuses, les ressorts de ce projet ambitieux, porté et géré par la Communauté de Communes du Cristal.
Notes Précieuses : Quand le Pôle Bijou de Baccarat va-t-il ouvrir ?
Monique Manoha : L’inauguration est prévue en juin 2010. Plus exactement, ce seront deux bâtiments, réhabilités en centre ville, qui seront inaugurés : le premier destiné à accueillir des entreprises de la filière bijou ; le deuxième réservé aux expositions temporaires et comportant également des show-rooms, des espaces dédiés à la pratique amateur … Dans les faits, le Pôle bijou fonctionne depuis plusieurs années déjà, mais “hors les murs”.
NP : De quand date ce projet ?
MM : Tout a commencé en 2003, avec le Plan social – et la suppression afférente de 300 emplois – qui a frappé la cristallerie Baccarat SA, principal employeur de la ville. Il fallait créer des emplois de substitution et accueillir de nouvelles entreprises. L’idée du Pôle bijou a germé et pour élaborer ce plan ambitieux – coût global 2 millions d’euros -, la Direction de Baccarat SA a travaillé en étroite collaboration avec les services spécialisés de l’Etat et les collectivités locales. L’obtention du label “Excellence rurale”, en juillet 2006, a réellement consacré la naissance du Pôle Bijou.
NP : Pourquoi avoir privilégié le bijou ?
MM : Le domaine du bijou s’est très rapidement imposé. Pour plusieurs raisons. D’abord la vente de bijoux en cristal représentait plus du quart du chiffre d’affaires de la société Baccarat SA. Et comme cette activité faisait largement appel à la sous-traitance, il y avait là un premier débouché possible pour les entreprises de la filière. De plus, le secteur du bijou est un secteur porteur.
NP : N’y avait-il pas aussi des “arrières pensées” touristiques ?
MM : Le bijou peut effectivement présenter un atout supplémentaire pour la ville au plan touristique. Baccarat accueille chaque année 50 000 visiteurs, attirés par la renommée de son cristal. La présence du Pôle Bijou devrait contribuer à augmenter la durée moyenne des séjours. N’oublions pas non plus que la Lorraine est une des régions françaises les plus riches artistiquement et à terme, Baccarat peut être un pôle fédérateur des métiers d’art de la Région.
NP : On déborde là du cadre d’un plan de reconversion classique …
MM : Certainement car, très vite, quatre axes de développement se sont imposés : le développement économique, la mise en valeur du bijou et de la filière bijoutière, la Recherche et Développement, la formation. La coexistence de ces quatre axes est essentielle car ils se nourrissent les uns les autres.
NP : Parlez nous d’abord du volet économique …
Il s’agit d’accueillir des entreprises du secteur de la bijouterie au sens large. A ce jour, quatre entreprises de la filière se sont déjà installées (traitement de surface, prototypage, joaillerie, développement bijoux d’enfant) ainsi que des artisans créateurs. L’objectif à terme est d’accueillir au moins une dizaine d’entreprises. La prochaine ouverture du bâtiment proposant des locaux industriels doit faciliter leur implantation.

L'ancienne taillerie de Baccarat SA, actuellement en travaux, accueillera en 2010 les entreprises labellisées Pôle Bijou.
NP : Le Pôle Bijou conserve-t-il un lien privilégié avec la société Baccarat SA ?
MM : Les entreprises “labellisées Pôle Bijou” ont naturellement une grande proximité avec la société Baccarat SA (qui compte toujours 700 employés). Mais elles ne souhaitent pas s’en tenir au seul domaine du cristal.
NP : Quelles difficultés rencontrez-vous ?
MM : Avec un projet aussi ambitieux, c’est forcément compliqué. On part de rien et on se heurte parfois à la peur de l’inconnu. Par exemple, en 2007, nous avons mis en place un “Club des créateurs“ réunissant les professionnels lorrains de la filière bijou. Au départ, la plupart des entreprises se vivaient avant tout comme concurrentes entre elles. Ce n’est qu’au fur et à mesure des rencontres que leurs dirigeants ont pris conscience qu’ils avaient plein de choses à partager et faire ensemble.
NP : Venons en au deuxième volet : qu’entendez-vous par mise en valeur du bijou et de la filière bijoutière ?
MM : C’est la mise en scène du bijou. Un bâtiment entier sera bientôt consacré aux expositions, show-rooms … Dès 2010 une grande exposition sera montée sur le thème “Bijoux gemmes”, sous tous ses aspects : joaillerie mais aussi extraction avec tous les problèmes pendants. Notre volonté est de mieux faire connaître, aussi bien aux relais d’opinion qu’au grand public, le bijou sous toutes ses facettes. Avec l’exposition “Interroger le matériau”, nous avons tenu dès l’automne 2006 à bien positionner l’action du Pôle bijou. Il s’agissait de montrer la diversité de la filière et d’attester qu’il peut y avoir des bijoux haut de gamme issus de matériaux non conventionnels.
NP : Qu’en est-il de l’axe Recherche et Développement ?
MM : C’est l’axe où nous sommes le moins avancés, mais nous travaillons à l’élaboration d’un cahier des charges pour être classés “Pôle d’innovation de l’artisanat” d’ici trois ou quatre ans. Notre ambition est d’intervenir aussi bien au plan technologique – process technique et matériaux – que des sciences humaines. Le bijou doit être reconnu comme un champ d’études sérieux qui permet de mieux comprendre la société et l’histoire du corps humain.
NP : Et la formation ?
MM : En matière de formation, nous menons depuis l’origine un important travail de fond : rencontres avec syndicats professionnels, les écoles, les fédérations, les chambres de commerce et de métiers … Les nombreuses manifestations – expositions, colloques, rencontres, concours – que nous avons organisées depuis 2006 nous ont également permis d’affiner notre réflexion sur ce volet. L’exposition “A la découverte des écoles du bijou” a permis de découvrir en 2007 le savoir faire d’écoles de bijouterie belges et françaises ; le concours “Jeune créateur” a positionné le Pôle sur le plan de la découverte de nouveaux talents, de même que le concours “Bijou d’enfance” qui se déroule actuellement. En 2007, des journées d’études ont réuni 120 personnes en provenance de Suisse, d’Allemagne, du Royaume Unie, de Belgique.
NP : Concrètement, que comptez-vous faire dans le domaine de la formation ?
MM : Un de nos objectifs est de promouvoir les travaux des écoles et de valoriser les métiers du bijou. Trop souvent en France – comme c’est le cas pour les travaux dits manuels – on porte un regard condescendant sur ces métiers. Pourtant, c’est un fait, les “bijoutiers” reçoivent de vraies formations comportant un volet “culture générale” dans un cursus qui peut durer 6 ans !
Nous souhaitons bien évidemment également mettre en place des formations. En 2008, nous avons créé des stages pratiques où des amateurs venus de toute la France ont bénéficié de l’enseignement des créateurs locaux. Dès 2010-2011, nous envisageons la mise en place de formations professionnelles.
NP : Quel regard portez vous sur le bijou en France aujourd’hui ?
Le marché du bijou est “pollué” par les bijoux bas de gamme. Et il n’y a pas réellement d’outils permettant de mener une vraie réflexion au plan national. La géographie du bijou ne se limite pas à la Place Vendôme. Il n’y a pas réellement de publication spécialisée en France, et le bijou est souvent traité en “parent pauvre” dans la presse grand public. De plus, les quelques rares expositions de prestige consacrées au Bijou se tiennent le plus souvent à Paris …
NP : Que peut apporter le Pôle Bijou de Baccarat ?
MM : Notre ambition est “d’élever le niveau” en créant un espace où chacun pourra satisfaire son besoin de connaissances. Plus on forme le public, plus on lui donne à voir des choses de qualité, plus on le rend exigeant.
NP : Et vous avez bon espoir ?
MM : A l’échelle régionale, nous suscitons un intérêt certain tant de la presse que du public et bénéficions du soutien des instances officielles. Alors que le Pôle Bijou n’existe pas encore physiquement, c’est bon signe.
- Interview réalisée le 7 octobre 2009
- Pôle Bijou de Baccarat – Communauté de Communes des Vallées du Cristal – 20 rue Humbépaire – 54120 Baccarat
