Le musée du Quai Branly à Paris, présente actuellement “Baba Bling, Signes intérieurs de richesse à Singapour”, une exposition consacrée aux descendants des communautés chinoises qui se sont intégrées dès le XVe siècle à Singapour. Les quelque 480 objets présentés marquent l’identité Peranakan, désignant ces communautés qui ont incorporé de nombreux aspects de la culture malaise. L’exposition se concentre sur les “Baba”, Peranakans d’origine chinoise. Les meubles et les textiles, la porcelaine et les nombreux bijoux exposés témoignent d’une culture luxueuse et raffinée. Les pièces exposées datent pour la plupart de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle, période d’essor économique. Les familles enrichies se sont particulièrement attachées à acquérir des bijoux de valeur : pour se parer et pour marquer leur rang social, mais aussi pour se prémunir contre de possibles revers financiers …

En haut à gauche : Ensemble de broches en or avec diamants taillés rose (kerosang), fin XIXème, début du XXe siècle © Collection du Musée des Civilisations Asiatiques, Singapour, Don de M. Edmond Chin, En bas à gauche : Broche en forme d'étoile en or et sertie de 93 diamants ronds, brillants et taillés, début XXe siècle © Collection du Musée des Civilisations Asiatiques, Singapour, A droite : Nonya de Penang parée de bijoux (femme peranakan). Penang, fin XIXe, début XXe siècle © Lee Hin Ming Collection, courtesy of National Archives of Singapore
Les Peranakan commandaient leurs bijoux à des artisans chinois, indiens et malais, ainsi qu’à des bijoutiers européens ; ce qui explique le mélange des motifs, des formes et des techniques. Les styles ont souvent évolué au fil des modes. Certains bijoux, comme les épingles à cheveux, ont progressivement disparu au fur et à mesure que les Nonyas (équivalent féminin de Baba) de Singapour portaient les cheveux de plus en plus courts. Longtemps pourtant, elles ont porté des groupes de trois épingles dont la tête avait généralement la forme d’une fleur. Le Kerosang, ensemble de broches, qui était couramment utilisé pour fermer les chemisiers a lui aussi évolué. Dans sa forme première, il était composé d’une broche mère, plus grande, portée entre deux broches filles. Au fil des temps, sa taille a progressivement diminué, des broches plus petites étant mieux adaptées pour fixer le tulle en dentelle, très prisé à partir des années 1930.

De gauche à droite : Ceintures et Kerosang © Notes Précieuses
Autre mutation, les premiers bracelets peranakan - de simples fils de métal torsadés – furent progressivement remplacés par des pièces en or suasa (de 9 carats) ou en argent, parfois serties de diamants. Les premières ceintures cérémoniales, souvent constituées de milliers d’anneaux ou de liens montés en chaîne ont, pour leur part, été remplacées par la ceinture plastron, faite de segments, ou panneaux, assemblés à l’aide de petits anneaux de métal.

A gauche : Ceinture en argent et carrés de nacre avec dessins d'oiseaux et de fleurs en argent © Collection du Musée des Civilisations Asiatiques, Singapour, emprunté au Dr Ho Pui San, A droite : Couple de mariés chinois peranakan. Singapour/Malacca, milieu XIXe, début XXe siècle © Lee Hin Ming Collection, courtesy of National Archives of Singapore
On n’arborait pas les mêmes bijoux tous les jours et lors des cérémonies importantes. Les bracelets torsadés ou peu ornés étaient portés communéments, alors que les plus fins, sertis de diamants, étaient exhibés par les femmes aisées lors des grandes occasions. De même, il n’était pas convenable qu’une Nonya n’ait pas d’ornements d’oreilles. Dès l’âge de dix ans, les filles avaient les oreilles percées et portaient des clous d’oreilles. Les pendeloques étaient réservées aux jeunes mariées et aux jeunes femmes lors d’événements exceptionnels. Les pendentifs, ornés de fleurs, d’insectes ou d’oiseaux, se portaient aussi bien au dessous qu’au dessus des vêtements.

A gauche : Nonya de Penang portant un kerosang serong (ensemble de trois broches), Penang, milieu XIXe, début XXe siècle © The Peranakan Association Collection, courtesy of National Archives of Singapore - En haut à droite : Broche en argent et perle avec un jade (kerosang) façonnée d'après un blason britannique, avec le lion sur la gauche, la licorne sur la droite et l'aigle sur le dessus © Collection du Musée des Civilisations Asiatiques, Singapour, don de M. Edmond Chin - En bas à droite : Amulette en argent en forme de poisson portée par les Chinois Peranakan pour se protéger des éléments " impurs " pouvant apporter la maladie ou la mauvaise fortune © Collection du Musée des Civilisations Asiatiques, Singapour, don de Mme Wee Liu Kim
Les bijoux tenaient également leur place lors des cérémonies d’échange de cadeaux avant le mariage. Outre la dot en espèces – remise dans une pochette rouge – les présents comprenaient un jambon de porc (symbolisant la virginité de la mariée), une paire de bougies rouges, des vêtements, des fruits et des bijoux. De petits ouvrages en perles ou brodés destinés à son futur époux étaient confectionnés par la mariée. Pour elle même, elle confectionnait : pantoufles, ceintures, bourses, étuis à cigarette ou genouillère.

A gauche : Portrait de quatre enfants chinois peranakan portant des amulettes, Singapour, fin XIXe siècle © Courtesy of National Heritage Board - Au centre : Amulette en forme de Qilin, fin XIXe, début XXe siècle © Collection of the Asian Civilisations Museum, Singapore - A droite : Couple de mariés chinois peranakan avec leurs pages, Singapour/Malacca, fin XIX début XX siècle © Courtesy of National Heritage Board
La mort d’un proche réclamait, elle, la sobriété. Traditionnellement, les femmes en deuil ne devaient pas porter de bijoux en or, ni en argent massif ou doré. Les bijoux de deuil étaient sertis de perles ou de nacre plutôt que de pierres précieuses. Le deuil se déroulant sur trois ans, certaines couleurs, telles le bleu et le vert, étaient progressivement autorisées. Des bijoux sertis de saphirs bleus ou verts, pouvaient ainsi être portés à la fin de la période de deuil.

A gauche : Femme peranakan vêtue d'un baju panjang (longue tunique), Penang, fin XIXe - début XXe siècle © The Peranakan Association Collection, courtesy of National Archives of Singapore - A droite : Ensemble de trois broches en or fabriquées à partir de trois pièces de dollars américains serties dans des cadres floraux, 1920s ou 1930 © Collection of the Asian Civilisations Museum, Singapore
Certains bijoux étaient par ailleurs réputés avoir une fonction protectrice. Les prêtres taoïstes et bouddhistes les fabriquaient en imprimant des motifs sculptés dans du bois sur du papier jaune et les plaçaient dans des boîtes à porter autour du cou. On les donnait surtout aux jeunes enfants, jugés plus vulnérables, mais de nombreux adultes portaient également ces amulettes pour se protéger des forces maléfiques et des esprits malveillants.

De gauche : Chinoise peranakan le premier jour des cérémonies de mariage, Singapour/Malacca, fin XIXe, début XXe siècle © Lee Hin Ming Collection, courtesy of National Archives of Singapore - A droite : Portrait d'ancêtre d'une Nonya (femme peranakan), fin XIXe - début XXe siècle © Collection of the Asian Civilisations Museum, Singapour
“Baba Bling, Signes intérieurs de richesse à Singapour” est une exposition passionnante et foisonnante où les bijoux, loin s’en faut, ne sont pas oubliés. La culture “baba” étant menacée de disparition du fait d’un bouleversement du mode de vie, les conservateurs de musées malais ont commencé à collecter les objets Peranakan dans les années 1980. Ils voulaient garder ce témoignage d’une communauté qui a laissé sa culture d’origine s’imprégner des influences de leur pays d’adoption.

A gauche : Vue de l'exposition © Notes Précieuses - A droite : Panneaux de l'exposition © Musée du quai Branly, photo Gautier Deblonde
- Exposition Baba Bling, Signes intérieurs de richesse à Singapour – Musée du Quai Branly – 37, quai Branly – 75007 Paris
- Du 5 octobre 2010 au 30 janvier 2011