Formation en bijouterie joaillerie au lycée professionnel Jean Guéhenno
Vendredi 2 juillet 2010

Broche - Fabien Ratane - Pièce d'examen TDMA
Le lycée professionnel Jean Guéhenno de Saint Amand Montrond occupe une place importante dans la formation en bijouterie et joaillerie en France. Yves Denieul, proviseur du Lycée, répond aux questions du Magazine Notes Précieuses.
Notes Précieuses : En quelques mots, pouvez vous présenter la formation bijoutière au Lycée Jean Guéhenno ?
Yves Denieul : C’est le plus grand centre français de formation bijouterie joaillerie. Notre établissement compte 230 élèves dans ce secteur. L’enseignement se prodigue à tous les niveaux : CAP, BMA et DMA. Nous bénéficions également de mentions complémentaires en joaillerie et sertissage.
NP : Comment intègre-t-on le lycée ?
YD : 60 places sont disponibles en première année de CAP bijouterie joaillerie. Les élèves sont sélectionnés sur dossier. Ils viennent de la 3ème , ou se réorientent après une 2nde. Le diplôme s’obtient en deux ans. De nombreux élèves passent ensuite en BMA Art du bijou et du joyau (deux ans d’études également) et certains ensuite en DMA. Les élèves d’autres établissements intègrent directement au niveau BMA à travers la procédure d’orientation post- CAP-BEP. L’entrée en DMA Art du bijou et du joyau, se fait avec la procédure affectation post-bac. Nous avons aussi un CAP en un an de 15 places pour ceux qui ont le baccalauréat avec une sélection sur dossier.
NP : Les élèves qui se lancent dans le métier ont-ils toujours conscience de ses caractéristiques ?
YD : En général, pas vraiment. Au départ, l’enseignement des techniques bijoutières, c’est déconcertant ; il faut beaucoup de persévérance et d’abnégation. Apprendre ici, c’est faire et refaire, car le travail du métal, ce n’est pas facile. Pour les débutants, la période difficile se situe à la fin du 1er et au cours du 2ème trimestre, car on ne se voit pas avancer. Au bout d’un an généralement, on arrive à maîtriser suffisamment les techniques pour obtenir quelque chose. Faire un bijou, c’est avant tout scier, percer, limer … Il faut aussi apprendre à penser en trois dimensions … Mais, ceux qui ont été pugnaces et persévérants sont récompensés lorsqu’ils peuvent réaliser leur première pièce. Pour la plupart, nos étudiants sont enthousiastes.

A gauche : Bague - Claudia Guillerme - Pièce d'examen TDMA, A droite : Collier - Claudia Guillerme - Pièce d'examen TDMA
NP : Quels sont les principaux atouts de votre établissement ?
YD : Nous bénéficions d’une bonne image auprès des élèves – qui viennent de toute la France – et d’une bonne renommée auprès des professionnels ; on prend facilement en stage un élève de Guéhenno. Historiquement, nous avons toujours été à la pointe. Le premier BMA ainsi que le premier DMA en établissement public ont été ouvert à J. Guéhenno .
Une volonté d’aller de l’avant avec un parc machine qui évolue sans cesse pour être proche de celui des entreprises. En DMA, nous apportons une bonne pratique machine à nos élèves et en prototypage rapide. C’est apprécié des professionnels. L’établissement a été labellisé lycée des Métiers en 2004.
NP : Le fait d’être situé à Saint-Amand est-il un atout supplémentaire ?
YD : Tout d’abord, étudier à Saint Amand, c’est vivre dans un environnement calme et verdoyant. C’est un point important pour des parents dont les enfants vont vivre loin d’eux. Le lycée est en cours de restructuration. Nous avons un très bon travail de partenariat avec la municipalité de St-Amand. La Mairie accueille toutes nos expositions dans un endroit prestigieux : la Cité de L’Or. De notre côté, nous essayons d’aider la municipalité à développer son Pôle bijou et Métiers du Luxe. En soi, c’est un plus d’avoir un centre de formation à côté d’entreprises des métiers du luxe.

A gauche : Broche - Aline Heitz - Pièce d'examen TDMA, A droite : Bague - Aline Heitz - Pièce d'examen TDMA
NP : C’est important le partenariat avec les entreprises durant la scolarité ?
YD : C’est essentiel. Nos élèves découvrent beaucoup en entreprise sur le plan purement métier mais aussi sur les aspects gestion du temps, respect des contraintes … Nous recevons également des professionnels dans nos classes. Cette année, un sertisseur est venu voir comment “travaillaient nos élèves”. Pour nos élèves, le regard des professionnels ainsi que leurs conseils sont très importants.
NP : Les entreprises de la région doivent être beaucoup sollicitées …
YD : Enormément, mais pas seulement les entreprises locales. Nos élèves partent en stage dans toute la France. Le processus est toujours le même. Durant les premières années de leur scolarité, ils cherchent avant tout un stage près de leur domicile. Puis, au fur et à mesure qu’ils avancent dans leur cursus, ils sont plus motivés, plus exigeants et la recherche est plus ciblée. Ils visent alors plutôt l’entreprise – quelle que soit sa localisation – qui leur apportera le plus dans le domaine qui les intéresse.

A gauche : Collier et pendentif - Christelle Moreau - Pièces d'examen TDMA, A droite : Broche - Christelle Moreau - Pièce d'examen TDMA
NP : Y a t il des échanges européens ?
YD : Saint-Amand Montrond est au centre de l’hexagone, mais nous sommes ouverts sur l’Europe. C’est bien que les jeunes de toutes les nationalités puissent échanger. Cette année, dans le cadre de Léonardo, en 1ère année de BMA, sur une classe de 29 élèves, 4 sont allés en Belgique, 7 en Italie et 2 au Portugal. Pour notre part, nous avons accueilli 4 Belges (pendant 15 jours) et des Italiens. Ces élèves font des stages en entreprise et l’école facilite leur présence sur place et assure le suivi de cette formation. A terme, nous souhaiterions envisager des échanges d’élèves sur une plus longue période, mais ce processus coûte cher et on se heurte à des problèmes de financement.
NP : Vos projets pédagogiques vont également au delà de la réalisation de bijoux …
YD : Oui, Le Mur, organe d’expression des élèves bijoutiers, est un outil pédagogique d’ouverture. Il parle de la vie au lycée, de notre travail, des projets pédagogiques … Les élèves travaillent dans l’univers du bijou. Ils visitent, découvrent d’autres expériences, rapportent des matériaux, rencontrent des “collègues” … ; alors ils prennent des notes, rédigent des articles et les publient. Au départ – il y a maintenant plus de vingt ans -, tout cela s’affichait seulement en interne, d’où le nom du Mur. Aujourd’hui, Le Mur est un véritable magazine, renommé, et complété par un site internet. Des échanges européens ont été initiés à travers ce journal et l’association européenne du PLE “Parlement lycéen Européen des écoles de bijouterie et presse lycéenne”. Un réseau pédagogique et professionnel rassemble des écoles de bijouterie européennes autour de projets communs tels que des expositions itinérantes du type “Quand la pierre brute devient bijou“… Deux enseignants et deux élèves ont représenté le lycée Guéhenno à l’Assemblée Générale du “Parlement” qui s’est tenue fin mai à Namur.

A gauche : Collier - Cyrielle Moreau - Pièce d'examen TDMA, A droite : Collier et pendentif - Cyrielle Moreau - Pièce d'examen TDMA
NP : Globalement, quelle est la répartition garçon / fille ?
YD : A tous les niveaux, on constate une tendance forte à la féminisation. Aujourd’hui, tout ce qui est ”artistique” attire plus les filles que les garçons. L’occupation de l’internat est un indice significatif à Saint-Amand Montrond, car nos élèves viennent de toute la France. Il y a dix ans, on dénombrait deux garçons pour une fille ; aujourd’hui, le rapport est inversé. Notons aussi qu’il y a cette année une classe d’une quinzaine d’élèves où l’on ne compte qu’un seul garçon.
NP : Quels sont actuellement les débouchés dans la filière bijou ?
YD : Sur ce point, comme dans de très nombreux secteurs, la crise économique a pas mal changé la donne. Avant la crise, un tiers de nos élèves diplômés en sertissage partaient travailler en Suisse. Mais cette filière s’est pour l’instant tarie. De façon beaucoup plus générale, on trouve moins facilement de travail aujourd’hui car beaucoup d’ateliers ferment. Ce sont les sous traitants qui souffrent le plus. En revanche, les artisans qui réalisent des bijoux à la demande – autour d’une pierre, par exemple – ou les entreprises à forte capacité créative résistent mieux.

A gauche : Boucles d oreilles - Jessica Clemenceau - Pièce d'examen TDMA, A droite : Collier et pendentif - Jessica Clemenceau - Pièce d'examen TDMA
NP : Y a-t-il des stratégies de substitution pour vos diplômés ?
YD : Parfois, les élèves prolongent leurs études : ceux qui ont fait du Design continuent leurs études dans des ateliers de création. Par ailleurs, certains utilisent les acquis de leur enseignement – minutie et persévérance – pour s’orienter vers d’autres métiers, notamment l’électronique. Après le CAP, d’autres mettent à profit leurs compétences techniques pour s’orienter vers la vente en bijouterie …
NP : Ne sont-ils pas tentés de se mettre à leur compte ?
YD : Quelques uns effectivement deviennent auto-entrepreneurs, surtout après le DMA. Mais, la plupart de nos élèves s’estiment trop jeunes et n’ont pas envie de se lancer. Ils préfèrent généralement continuer à apprendre et mieux connaître le métier. Ils ne sont pas tentés non plus par la reprise de bijouteries, alors qu’elles sont nombreuses à fermer faute de successeur. Il est vrai aussi, qu’en France, on manque de soutien pour s’établir. Les structures aidantes actuelles, du type pépinières, sont insuffisantes. Il faudrait s’inspirer de ce qui se fait dans le domaine artistique ou du spectacle avec des lieux de création encadres et aidés.

A gauche : Bague - Jessica Clemenceau - Pièce d'examen TDMA, A droite : Collier et pendentif - Jessica Clemenceau - Pièce d'examen TDMA
NP : Quelles sont les qualités requises pour réussir à la sortie du lycée ?
YD : Toujours beaucoup de soin et de persévérance. Encore de l’écoute et le sens de l’observation pour capter le savoir faire chez les autres. Les métiers d’artisanat en particulier nécessitent de l’opiniâtreté. La formule célèbre de Boileau “vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage” s’applique particulièrement au secteur bijoutier.
NP : Formez vous également des adultes ?
YD : Nous avons pour ambition de dispenser de la formation pour adultes. Nous avons fait nos premières armes dans le sertissage. Pour les années à venir, nous nous orientons vers la formation de trois adultes par an, pas plus. Il ne s’agira pas d’une formation ex-nihilo, mais d’un perfectionnement dans le cadre du DIF (Droit Individuel à la Formation).

A gauche : Bague - Cyrielle Moreau - Pièce d'examen TDMA, A droite : Bague - Claudia Guillerme - Pièce d'examen TDMA
NP : Quel regard portez vous sur la bijouterie en France ?
YD : En France, on est un peu traditionaliste : il manque sans doute une catégorie de bijoux entre joaillerie – dont le prix d’un bijou se monte à quatre chiffres et plus – et la fantaisie tout venant – à deux chiffres. Il manque une tranche de bijoux de qualité – à 3 chiffres – pour qui aime la qualité sans se ruiner. Cette tranche intermédiaire permet de changer plus souvent de bijou, même si l’on n’a pas des revenus très conséquents.
NP : Peut-être êtes vous, vous mêmes, trop classique dans vos formations.
YD : Je ne pense pas. Notre mission première est de préparer les élèves à des examens pour lesquels nous avons des programmes à respecter. Au départ, la formation que nous dispensons est essentiellement celle de joaillier. Après le DMA, certains créateurs mélangent les matériaux. La création ne se réduit pas en effet à un matériau unique, ni obligatoirement très prestigieux. Dans les échanges européens, nos élèves ont appris avec enthousiasme des Italiens que des pierres moins précieuses que celles utilisées en joaillerie traditionnelle, une fois taillées pouvaient avoir de très jolis reflets. Mais, quoiqu’il en soit, nos anciens élèves l’attestent, ce n’est qu’au prix d’une bonne formation qu’on a les coudées franches pour laisser libre court à ses capacités créatrices et pouvoir réaliser ce que l’on aime.
- Interview réalisée le 19 mai 2010
- Lycée professionnel Jean Guéhenno – 31 rue des Sables – 18200 Saint Amand Montrond
