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Entretien avec Delphine Nardin

Lundi 15 février 2010

Delphine Nardin est une des créatrices sélectionnée par la boutique créateur Notes Précieuses. Pour Le Magazine, elle nous a accordé un entretien, où elle dévoile son parcours, ses inspirations, ses réflexions sur son métier.

Notes Précieuses : Votre dernière collection s’articule autour du verre dépoli …

Delphine Nardin : Oui, j’avais envie de me confronter à cette matière glanée, parce qu’elle a subi la marque du temps qui passe ; c’est l’altération de la vie. J’aime ce matériau pauvre, en fin de vie, jeté, et qui devient précieux : ses nuances diaphanes, son velouté incroyable, ses formes aléatoires, portent la mémoire du temps et de la mer : des valeurs inestimables ! Mais c’est aussi l’œil avec lequel on le regarde qui en fait un trésor.  Ce travail correspond à une nouvelle étape dans mon cheminement : je souhaite que mes bijoux racontent une histoire plus personnelle, plus vivante, plus forte. Ce matériau me relie aussi à mes études en géologie et archéologie. Je retrouve ici l’importance de l’empreinte du temps et de la nature.

Broche Delphine Nardin

Broche en verre dépoli, argent plaqué ruthénium - Edition limitée et numérotée - Delphine Nardin - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Vous n’avez pas poursuivi dans l’archéologie ?

DN : Non, étudiante, j’ai participé à des programmes de fouilles et des travaux de restauration d’objets anciens. La réalité m’est alors très vite apparue : beaucoup de tâches matérielles lentes, fastidieuses, répétitives. Pas vraiment pour moi ! Je me suis alors orientée vers le bijou. J’ai tout de suite su que ça ne serait pas un hobby ; j’en ferais mon métier. Je n’ai rencontré aucun frein dans mon entourage où l’on a toujours valorisé l’expression artistique, la matière, la création manuelle.

NP : Pourquoi le bijou en particulier ?

DN : D’abord, j’aime façonner la matière. C’est un champ d’exploration dans lequel je trouve une grande liberté d’expression. Et ce qui me plait dans le bijou, c’est qu’il entre en interaction très forte avec le corps, avec la personnalité. Avec le bijou, on touche à l’intime autant qu’au symbolique et à l’universel.

NP : Avez-vous suivi une formation professionnelle ?

DN : Je n’ai pas voulu faire d’école de bijouterie. Il me semblait que cette forme d’apprentissage était à la fois trop formelle et trop contraignante. Je voulais laisser libre cours à une expression libre. Je me suis formée sur le tas – maquette, fonte à cire perdue, assemblage, soudure … – car l’expérience m’a vite révélé que la technique est partout dans le bijou et que seule sa parfaite maîtrise permet de faire aboutir une intention créatrice. Mais la technique doit savoir se rendre invisible ! Si je maîtrise toutes les étapes dans l’élaboration d’un bijou, je ne souhaite pas pour autant en assurer moi-même la réalisation. J’ai toujours travaillé avec des artisans spécialisés, dans une démarche d’étroite collaboration.

NP : Comment avez-vous démarré dans la profession ?

DN : C’est toujours compliqué de démarrer et le chemin n’est pas toujours rectiligne. Par différentes activités je me suis d’abord peu à peu introduite dans le milieu de la mode. J’ai été maquettiste chez un parurier de Haute Couture ; j’ai aussi été accessoiriste pour un défilé de Thierry Mugler. Enfin, j’ai pu sortir les premières pièces Delphine Nardin. J’ai alors démarché des boutiques. J’ai sans doute eu de la chance car tout de suite on a acheté mes bijoux. Je me souviens, c’était début 90. Les premiers contacts ont enclenché d’autres commandes. La machine était en marche et j’ai pu faire des salons.

NP : Quelles sont en général vos sources d’inspiration ?

DN : Il y a beaucoup de choses en jeu, sculpture, matériaux, fluidité, lumière … C’est avant tout une question de sensation. L’inspiration se nourrit d’un faisceau de choses innombrables. Un déclic vient et je me lance dans quelque chose. Selon mes besoins et mes envies, je tire plutôt tel ou tel tiroir. En effet, c’est comme si j’avais des “petits tiroirs” dans la tête. Chacun contient des évocations, des livres de référence, des artistes qui m’ont marquée, des paysages, des couleurs … Pour moi, la nature est une référence absolue et la matière est quelque chose d’important. J’aime explorer les matériaux et les confronter parfois de façon inattendue ; ce qui est important c’est le dialogue qui naît de cette confrontation

NP : Quel est votre processus de mise en place d’une nouvelle collection ?

DN : Je conçois mes bijoux de A à Z et il convient de distinguer plusieurs étapes dans l’élaboration d’une collection. Il y a l’étape de création tout d’abord, qui est un processus solitaire. Ensuite, il faut mettre en œuvre les projets et là, c’est un travail de collaboration.

NP : Commençons donc par la création …

DN : Mettons à part le verre dépoli avec lequel j’ai entamé un processus de création de pièce unique. Ici, c’est la matière qui déclenche le travail. Pour les autres matériaux, je commence toujours par faire des croquis. C’est le dessin qui va me stimuler. Ensuite, j’aborde le volume en réalisant des maquettes, parfois en matériaux de substitution, cire, laiton, papier, milliput …

NP : Et c’est à cet instant que démarre un travail de collaboration ?

DN : Effectivement, ce sont des artisans spécialisés qui vont ensuite réaliser les pièces dans les matériaux que j’ai choisi : la porcelaine ou l’ébène par exemple. A partir de ma maquette, ils réalisent un prototype ou un moule. Pour le métal, on utilise le procédé de la fonte à cire perdue. A ce stade, on procède encore à des adaptations car on se rend compte des problèmes techniques. On ne peut jamais tout anticiper dès la première étape, même après 20 ans de métier. C’est souvent sur un détail que la cohérence de l’ensemble prend forme.

Collier en ébène

Collier en ébène du Gabon taillé à la main et agate, jaspe, quartz, laiton oxydé et verni - Delphine Nardin - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos premières collections ?

DN : Mes premiers bijoux étaient assez simples. Ils avaient un aspect sculpté et leur montage était très rudimentaire. Au plan stylistique, les pièces – j’ai débuté avec le métal avant d’explorer d’autres matériaux – étaient très intuitives. Je suis encore étonnée par ce travail déjà bien équilibré alors que peu réfléchi. Aujourd’hui, ma démarche est toujours faite de spontanéité, mais aussi d’exploration et de beaucoup plus de travail. La maîtrise du métier se mesure dans la finition et le détail.

NP : Que vous apporte votre métier ?

DN : La liberté ! Et la satisfaction de créer, de mettre en œuvre le fruit de mon imagination. Le cheminement est souvent ingrat, mais il y a toujours une récompense au bout. Créer des bijoux n’est pas de tout repos. Il faut affronter le stress quand rien ne vient et c’est envahissant en phase de création, car on ne pense plus qu’à la collection en cours. Mais finalement je ne m’en plains pas car j’aime explorer et relever les challenges. En outre, il y a aussi les échanges avec les acheteurs, le partage d’expérience entre artistes … finalement. C’est très vivant et équilibré.

NP : Vous devez également être une business woman

DN : Certes. Le talent ne fait pas obligatoirement la réussite. Pour mener à bien son activité, il faut une capacité à gérer la finance, savoir se vendre et vendre ses créations … Le pan économique de l’activité de créateur prend beaucoup de temps et d’espace.

NP : Diriez-vous que c’est plus dur ou plus facile de s’investir dans le bijou aujourd’hui ?

DN : Sans conteste, c’est plus dur maintenant. Mais il y a bijou et bijou … Le marché s’est beaucoup développé, et la concurrence est parfois rude pour les créateurs. D’autant que cette diversité n’est pas forcément synonyme de créativité. Mais il y a tellement de façons de faire. Et tellement de clients potentiels. Chacun construit sa route, à sa mesure.

NP : Comment les gens arrivent-ils à s’y retrouver devant cette offre très diverse ?

DN : La capacité de “lire un bijou” s’acquiert.  Il faut savoir dépasser la simple séduction de ce qui est le plus “bluffant”. Il est important pour les créateurs de transmettre, d’expliquer leur travail, leur démarche.

NP : Votre conseil à une jeune créatrice ?

DN : Les frères Goncourt disaient : “il y a mille façons d’encourager les fausses vocations, mais aucune de décourager les vraies”. Il faut rêver sa vie et vivre ses rêves … et construire son avenir pas à pas.

  • Interview réalisée le 29 octobre 2009

Bijoux et Vanités

Mercredi 3 février 2010

affiche-vanites“Vanité des vanités, tout est vanité” … Au IIIème siècle avant Jésus Christ, les textes de l’Ecclésiaste mettaient en balance l’oeuvre dérisoire de l’Homme face à la mort. Ensuite, c’est l’Art qui a pris le relais dans ce rappel à l’humilité. A travers 150 pièces originales, le Musée Maillol met aujourd’hui en perspective les différentes approches de la mort selon les époques et les artistes. En remontant le fil du temps, l’exposition “C’est la vie ! Vanités, de Caravage à Damien Hirst” nous convie à un véritable parcours initiatique où le bijou tient une place non négligeable.

Le visiteur commence par découvrir les vanités contemporaines. D’emblée, des oeuvres fortes l’interpellent. La sérigraphie du crâne en poussières de diamants de Damien Hirst “For the love of God, Laught” par exemple, voisine avec un crâne en mouches du même auteur “The fear of death (Half Skull)”. À se demander si le chef de file de la YBA Generation, parvient à choisir entre le beau et le réaliste pour représenter la mort.

Une chose en tous cas est certaine, depuis la fin du XXème siècle, la représentation de la mort est foisonnante dans l’art et déborde largement de son champ. Crânes et ossements ont également envahi notre quotidien et s’affichent sur les vêtements et les pochettes de CD … Les créations morbides ont évolué selon les époques. Les vanités médiévales soulignaient la brièveté de la vie et l’inutilité des biens terrestres ; les vanités actuelles sont plus agressives et évoquent les totalitarismes et l’évolution pernicieuse de la société moderne.

Bague en or et émail représentant un crâne traversé par un serpent - Création Codognato - Collection particulière © Andrea Melfi

Bague "Alchimie" en or et émail, représentant un crâne traversé par un serpent - Codognato - Collection particulière © Andrea Melfi

L’exposition “Les Vanités” consacre une large place aux oeuvres picturales et met en perspective les approches de la mort selon Le Caravage, Géricault, Cézanne, Braque, Ernst ou Picasso, mais aussi selon Warhol, Uklanski ou Hirst pour ne citer que ceux là. Mais, parce qu’en occident, les bijoux sont eux aussi le reflet des mentalités et des angoisses, ils ont ici une place importante. Du Moyen Age à l’époque contemporaine, les sentiments mortifères se sont aussi largement exprimés par les bagues, colliers et bracelets.

Bague "Culte" en or, émail blanc et diamants - Création Codognato - Collection particulière © Andrea Melfi

De gauche à droite : Bague "Culte" en or, émail blanc et diamants - Boucles d’oreilles à pendants "Tempus fugit" composées de deux miniatures sur argent représentant des vanitas en or et diamants - Codognato - Collection particulière © Andrea Melfi

Pour la première fois sont exposées en France de très nombreuses pièces créés par la dynastie des Codognato. Depuis 1866, ces joaillers vénitiens ont produit, dans la plus grande discrétion, des bijoux chargés de symboles mortuaires. Les pendentifs, colliers et bagues en forme de crânes et d’ossements sont entourés d’or, d’émail, de pierres précieuses. S’inspirant parfois des peintres du Grand Siècle ou plus récemment de surréalistes tel Magritte, les Codognato ont su fasciner des acheteurs aussi prestigieux que d’Annunzio, Visconti, Onassis, Cocteau, Hemingway, Diaghilev, Manet, Wharol ou Elton John.

De gauche à droite : Bagues en argent : bague au cercueil ouvert, Bague avec personnage de la mort armé de la faux, bague au crâne fleuri - Suzanne Gulliver pour les Hells Angels - États-Unis, vers 1960 © Jean Alex Brunelle/Galerie Yves Gastou

De gauche à droite : Bagues en argent : bague au cercueil ouvert, bague avec personnage de la mort armé de la faux, bague au crâne fleuri - Suzanne Gulliver pour les Hells Angels - États-Unis, vers 1960 © Jean Alex Brunelle - Galerie Yves Gastou

D’autres bijoux, prêtés par le galeriste et collectionneur parisien Yves Gastou, sont davantage liés aux phénomènes sociaux contemporains. Délaissant les bagues Renaissance, censées rappeler à chacun qu’il va mourir ou les bagues de deuil du XIXème siècle, Yves Gastou s’est concentré sur les bijoux où la mort devient symbole agressif de contestation et d’anarchie. On peut ainsi redécouvrir les bagues viriles et barbares réalisées par Suzanne Gulliver pour les Hells Angels dans les années 1950. On peut admirer également les créations fantastiques plus récentes du hollandais André Lassen. On notera encore, pour l’anecdote, que les grands joaillers parisiens ne sont pas totalement absents de l’exposition. Helmut Newton “Shakespeare – Crâne et collier de diamants” a photographié aux rayons X un modèle qui porte un collier de diamants Van Cleef and Arpels.

De gauche à droite : Bague en or et quartz fumé et anneau en or jaune représentant une ronde de squelettes - Marc Gassier, vers 1980 © Jean Alex Brunelle - Galerie Yves Gastou

De gauche à droite : Bague en or et quartz fumé et anneau en or jaune représentant une ronde de squelettes - Marc Gassier, vers 1980 © Jean Alex Brunelle - Galerie Yves Gastou

  • Exposition C’est la vie ! Vanités, de Caravage à Damien Hirst – Fondation Dina Vierny, Musée Maillol – 61, rue de Grenelle – 75007 Paris
  • Du 3 février au 28 juin 2010

Bijoux d’artistes à Besançon

Mardi 8 septembre 2009

BEXƒ AFFICHE 40X60 OPPENHEIMague, boucle d’oreille, bracelet, broche, camée, gourmette, médaillon, parure, pendentif … , le bijou s’expose sous toutes ses formes au musée du Temps à Besançon. Toutes les pièces sont prestigieuses, comme en témoignent les signatures de leurs créateurs : Picasso, Man Ray, Arp, Calder, Giacometti, Dubuffet, César, Niki de Saint-Phalle, Ben, Louise Bourgeois … C’est à une promenade inédite dans l’art moderne et contemporain que nous convient les quatre vingt douze artistes représentés.

On a le vertige face à cette collection exceptionnelle de 150 bijoux que les artistes majeurs des XXe et XXIe siècles ont créés, par amusement ou défi technique. Les matériaux vont du plus rustique au plus précieux. Conçus pour un proche ou simplement pour le plaisir, ces bijoux sont uniques – parfois édités en séries très limitées – et pour la plupart inconnus du public. On en reconnaît pourtant l’auteur au premier coup d’oeil : Salvador Dalí qui a amolli les formes d’un téléphone pour créer des boucles d’oreilles, César qui a compilé des capsules de Schweppes pour en faire un pendentif, Arman qui a découpé des instruments de musique, Ben qui joue comme à son habitude avec les mots …

Le plus prolixe dans la production de bijoux est Calder. Toute sa vie, le sculpteur américain a  offert des broches et des bracelets façonnés à partir d’un fil de laiton ou d’argent. Dans les années cinquante, Picasso a converti en bijoux certains de ses plats en terre. Ses figures inspirées de l’antique, les masques, les têtes de faune et les soleils ont aussi connu leur version or. L’artiste a entamé une longue collaboration avec l’orfèvre François Hugo, qui a aussi travaillé avec Max Ernst, puis Hans Arp.

Tous les bijoux présentés retiennent l’attention. Par leur importance et leur diversité, ils constituent une sorte de musée idéal et intime de l’art moderne. A ne pas manquer.

  • Exposition Bijoux d’artistes – Musée du temps – Palais Granvelle – 96, Grande rue – 25000 Besançon
  • Du 11 juin au 11 octobre 2009
Bracelets - Pol Bury 1968 Adagp, Paris 2009 Studio Sebert, Paris

Bracelets - Pol Bury 1968 © Adagp, Paris 2009 © Studio Sebert, Paris

Broche Araignées - Louise Bourgeois 2006 Adagp, Paris 2009 Studio Sebert, Paris

Broches Araignées - Louise Bourgeois 2006 © Adagp, Paris 2009 © Studio Sebert, Paris