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Réflexions sur le bijou contemporain français

Vendredi 18 février 2011

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© Photo La Garantie

Designer, essayiste, commissaire d’expositions et lui même créateur de bijoux, Benjamin Lignel livre, pour le Magazine Notes Précieuses, ses réflexions sur le bijou contemporain et nous parle de l’exposition itinérante “Also known as jewellery” qu’il a organisée conjointement avec Christian Alandete.

Notes Précieuses : Comment est née l’exposition “Also known as jewellery” actuellement présentée aux Ateliers de Paris ?

Benjamin Lignel : L’idée de l’exposition coïncide avec la création en 2007 de l’association pour le bijou La Garantie, association destinée à promouvoir le bijou dans ses différentes pratiques. Créer une exposition internationale pour faire découvrir le bijou contemporain français constituait l’un des trois projets de départ de l’association.

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Collier "Mutter tag" en bitume, papier, fibre de lin, pyrite, onyx, fer - Pièce unique - Babette Boucher, 2006 © Photo Babette Boucher

NP : Quels étaient les deux autres projets de la Garantie ?

BJ : D’abord en 2008, une Journée d’étude à Normale Sup sur le bijou, ses fonctions et ses usages, de la préhistoire à nos jours, organisée par Cécile Michaud et Delphine Lesbros. Cela  a permis de croiser l’analyse d’une vingtaine de doctorants de différentes disciplines. C’était passionnant. Deuxième projet : nous avons réuni les trois départements de formation spécialisés en France dans le bijou contemporain qui se trouvent à Paris (AFEDAP), à Strasbourg (ENSAD) et à Limoges (ESAD). Cette manifestation aussi a été un succès permettant des confrontations intéressantes entre formateurs, créateurs, galeristes … En référence à l’Oktoberfest de Munich, nous l’avions baptisée Dezemberfest : ce projet a été mené par Emmanuel Lacoste et moi-même.

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Collier "8/9B-C" en porcelaine émaillée, cuivre - Claire Baloge, 2007 © Photo Enrico Bartolucci

NP : Le champ de l’exposition, lui, est délibérément international …

BJ : Oui. Il s’agissait de montrer à l’étranger des œuvres de très haute qualité pour convaincre qu’en France aussi il se passe quelque chose dans le domaine du bijou contemporain. Notre ambition avec Christian Alandete était de répondre, par cette exposition, au manque de visibilité des bijoutiers contemporains français à l’étranger.

NP : Le  bijou contemporain français est à ce point inexistant dans le monde ?

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Broche "Chardon" en or, fer - Ulrike Kämpfert, 2005 © Photo Enrico Bartolucci

BJ : Très souvent à l’étranger, on me pose la question “qu’est ce que vous faites en France” ? Dans le tout petit milieu mondial du bijou contemporain - en gros un millier de personnes au total -, les Français sont très peu représentés. A Munich, haut lieu mondial du bijou contemporain, la France était perçue comme un pays où il ne se passe rien.

NP : Arrêtons nous un instant sur les définitions … Qu’est ce qu’un bijou contemporain ?

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Bague "Camé noir" en argent oxydé, or - Catherine Le Gal, 2007 © Photo Jacques Davis

BJ : Donner une définition devient de plus en plus difficile car le bijou contemporain a pris beaucoup de latitude au cours des 5 ou 10 dernières années. Je vous livre ici une définition très personnelle. Pour moi, le bijou contemporain prend la pratique comme sujet d’expérimentation. Le propos n’est pas de faire des bijoux, mais de savoir comment on peut questionner le bijou. La recherche des créateurs porte sur “comment fonctionne le bijou ?” et non pas sur “comment faire beau et séduisant ?”. Par analogie, on peut se référer à Perec et Calvino qui, dans les années 60 ont écrit des livres qui parlaient de l’écriture ; le vrai sujet de leur travail n’était pas la narration mais l’écriture. Mais j’ai tout à fait conscience qu’une telle définition n’est pas unanimement partagée.

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Bague "Petit poney" en fimo, plastique, paillettes - Maud Traon, 2007 © Photo Enrico Bartolucci

NP : Quelle pourrait être alors une définition plus universelle ?

BJ : Pour aller au plus simple, je dirais que c’est le produit de la démarche d’un artiste qui conçoit et réalise des pièces uniques, fait des expositions personnelles dans des galeries et … parfois vend. Ici, pas de distribution en série ou extrêmement peu. Un créateur bosse pendant plusieurs années sur un thème avant de livrer au public le fruit de son travail dans une galerie  de bijou contemporain, qui fonctionne exactement comme une galerie d’art.

NP : Quels sont les thèmes sur lesquels travaillent les créateurs de bijoux contemporains ?

Collier pectoral "Anémone" en cuivre émaillé - Joanne Grimonprez, 2007 © Photo Joanne Grimonprez

BJ :  Quand on leur pose la question de leurs outils de réflexion, les créateurs citent aussi bien la philosophie, la sociologie, l’anthropologie ou la littérature. Dans l’exposition, “Also known as jewellery”, il y a 17 créateurs. Ils ont des formations très différentes et abordent tous des thèmes différents. Certains traitent du corps, d’autres questionnent le genre, ou d’autres encore interpellent les problématiques sociales … Comme avec l’art contemporain, on peut déboucher sur le politique au sens large.

NP : Et qu’est-ce qu’un bijou conceptuel ?

BJ : Le bijou conceptuel implique, je pense, une forme de dématérialisation de l’objet. On demande au spectateur d’appréhender non pas une réalisation formelle, mais un processus et une idée. Très peu de gens aujourd’hui font du bijou conceptuel selon cette définition, mais je citerais en exemple la pièce “Redundancy of Matter”, de l’artiste israélien Attaï Chen, et l’ensemble de l’œuvre de l’allemande Suska Mackert.

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"Roads never trave" Chambres à air ajourées - Amandine Meunier, 2007/2008 © Photo Johann Fusinelli

NP : Revenons à l’exposition proprement dite : comment le projet a t il vu  le jour ?

BJ : Tout a commencé à Londres, au vernissage d’une exposition de bijoux italiens. J’ai longuement discuté avec la directrice de la Flow Gallery qui s’est montrée enthousiaste à l’idée de présenter des bijoux français. Pour que notre projet soit viable, il nous fallait au moins trois partenaires. Nous avons convaincu ensuite les galeries Alternative à Rome et Velvet da Vinci à San Francisco. Notre projet devenait alors possible et tout a commencé. Ensuite, nous avons convaincu l’Institut Français de Munich et la Villa Bengel d’Idar-Oberstein. La conservatrice du Falkenberg Museum est venue à nous après avoir vu l’exposition à Munich, enthousiaste de pouvoir mettre en regard cette exposition avec ce qui se passe en Suède dans le domaine.

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Collier "Barbie" en plastique, vernis à ongle, fil - Jana Natier, 2006 © Photo Enrico Bartolucci

NP : Quels ont été les critères de sélection des créateurs présentés et qui devenaient en quelque sorte “ambassadeurs du bijou français”?

BJ : On ne peut pas vraiment parler d’ambassadeur au sens strict : nous avons privilégié une sélection assez restreinte qui correspond à notre approche mais ne peut résumer la diversité des pratiques du bijou contemporain en France.

NP : Le sélection a t elle été difficile ?

BJ : Nous avions une idée très précise de l’axe dans lequel nous voulions aller, de ce que nous souhaitions montrer. Il y a une part d’arbitraire nécessairement dans les choix qui sont pris. Nous sommes partis des pratiques qui correspondaient le mieux à notre approche du bijou contemporain et de là nous avons définis des critères précis pour le choix des pièces.

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"Beauty Tool", rouge à lèvres (by Terry) en or 920 - Frédéric Braham, 2006 © Photo Paul Duchovel, AAA Production

NP : Qui a choisi les pièces exposées, les créateurs ou les organisateurs ?

BJ : Christian et moi. Nous connaissions déjà le travail de la plupart des créateurs et, chez certains, il y avait des pièces que l’on tenait à présenter. Dans notre sélection, la grande majorité des objets est portable. Ceux qui ne le sont pas (par exemple, certaines pièces de Frédéric Braham et de Christophe Marguier) font référence à l’ornement et sont affiliés à ses codes.

NP : En tant que créateur vous même, votre sélection n’est-elle pas entachée d’un certain biais ?

BJ : Je ne pense pas avoir privilégié ici des gens dont le boulot ressemble au mien. Je suis intimement persuadé que quelqu’un d’autre chargé de faire la même expo sur le bijou contemporain français aurait aboutit à quelque chose d’approchant dans le choix des créateurs. Peut-être pas les mêmes pièces …

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"Hier, le surlendemain" en fer, cuivre, émail, peinture - Christophe Marguier, 2003/2005 © Photo Christophe Marguier

NP : Vous n’avez pas exposé votre propre travail …

BJ : Non, et pour une raison évidente : déontologiquement, on ne peut pas s’auto choisir. Je ne le regrette pas car n’ayant pas été exposé moi même, j’ai eu l’impression de mieux défendre la cause … et c’était plus simple pour moi.

NP : Comment s’est effectuée entre Christian Alandete et vous la répartition des tâches ?

BJ : Il n’y a pas eu réellement de répartition des rôles. En ce qui concerne la sélection des créateurs, nous avons chacun nos préférés, mais à aucun moment il n’y a eu de conflit sur le choix de tel ou tel. Et au plan de l’organisation, nous avons simplement optimisé nos savoir faire spécifiques : en tant que commissaire d’exposition, Christian a une connaissance des institutions et un réel savoir faire dans les arcanes administratives ; en tant que designer, c’est plus facile pour moi de m’occuper de la réalisation de la scénographie par exemple.

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Bijou de langue, 2 pièces en or fin - Emmanuel Lacoste, 2006 © Photo Enrico Bartolucci

NP : Vous travaillez depuis longtemps ensemble ?

BJ : J’ai connu Christian à l’occasion de l’ exposition “Un vrai bijou” qu’il avait montée en 2005 sur les bijoux contemporains en France à la galerie Artcore à Paris, puis à Cagnes-Sur-Mer. Il avait su donner un esprit de corps à la trentaine de créateurs présentés. C’est aussi un des fondateurs de la Garantie. Nous nous sommes tout de suite très bien entendus sur ce que l’on voulait faire avec l’exposition itinérante.

NP : Quelles difficultés avez vous rencontrées pour monter l’exposition ?

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Collier "Performance" en plâtre, gaze, boite en bois - Nathalie Perret, 2007 © Photo Nathalie Perret

BJ : Le projet a été long à monter, il a eu beaucoup de difficultés à trouver un financement en France, en dépit de l’intérêt manifeste de nos partenaires étrangers. La position hybride du bijou contemporain – ni vraiment dans l’art, ni vraiment dans l’artisanat – permet à chacun de se renvoyer la balle sans sortir son carnet de chèque. Sauf pour l’exposition de l’Institut Français de Munich qui a été financée par la Ville de Cagnes-sur-Mer et celle aux Ateliers de Paris par la Ville de Paris. Le catalogue a été en partie financé par les bijoutiers et principalement par les ventes à l’étranger.

NP : Parlez nous justement du catalogue …

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Collier en argent, jouets en plastiques - Carole Deltenre, 2006 © Photo Enrico Bartolucci

BJ : Nous nous sommes livrés à un travail de fond pour mettre en valeur la richesse du travail de chacun. Nous avons édité un catalogue bilingue avec pour chaque créateur : un texte, des photos de studio réalisées par Enrico Bartolucci  pour les bijoux présentés et un poster des bijoux portés shooté par Elene Usdin. Pour chaque bijoutier nous avons contacté, en concertation avec eux, des auteurs qui pouvaient donner une approche intéressante de leur travail qu’ils soient historiens, critiques d’art, sociologues, philosophes …  Il y a une photo très forte de Nathalie Perret qui a réalisé un collier fait de sacs de plâtre. Le bijou qu’elle porte, c’est la trace de plâtre sur la robe. Il n’y a pas d’objet …

NP : Les pièces exposées à Paris étaient-elles les mêmes qu’à Londres, Rome, Munich, … ?

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Collier de naissance "Naissance neuf perles" à usage plus universel, en résine blanche imprimée, dorure à la feuille, plexiglass blanc, anneau de métal - Florence Lehmann, 2002 © Photo Jean-Louis Hess

BJ : L’exposition a un peu évolué dans son itinérance. Les créateurs ont toujours été les mêmes. Et si un cinquième des pièces environ a changé c’est tout simplement parce que des œuvres ont été vendues et qu’il a fallu les remplacer.

NP : Et la présentation a t elle évolué ?

BJ : Oui, d’une certaine manière car nous avons du nous adapter aux différents espaces et mobiliers existants. Il n’y a vraiment qu’à Paris qu’il y a une scénographie.

NP : Une scénographie très remarquée effectivement. La présentation dans des valises, c’est parce que l’exposition a beaucoup voyagé ?

BJ : Certes … Mais c’est avant tout un clin d’œil de nous autres créateurs. Nos œuvres voyagent constamment. Il y a en permanence des collections de bijoux qui transitent dans le monde par la poste, en train et en avion. La valise est intimement liée au bijou, car elle peut facilement accueillir ces petits objets.

NP : Also known as jewellery : pourquoi un titre en anglais ?

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Broche en argent, or, émail - Monika Brugger, 2008 © Photo Corinne Janier

BJ : Lors du vernissage à Paris, nous avons été critiqués sur ce point par quelques défenseurs de la langue française. Le choix de l’appellation mérite donc une explication. Ce n’est pas de notre part un parti pris d’anglicisme, mais une volonté d’efficacité. Nous voulions un titre qui fasse sens : on présente des objets qui couvrent deux ou trois champs de la création et sont aussi connus comme bijoux, mais en dernier lieu seulement. Autrement dit : “des objets qu’on connait aussi sous le nom de … bijoux”. Reconnaissez que l’expression anglaise est plus efficace que s’il avait fallu le dire en Français. D’autant que A.K.A. est un poncif de la langue anglaise qui veut dire “alias”. En anglais, on traduit mieux l’ambiguïté des objets qu’on présente ici. Et puis, dans les six pays où l’exposition a tourné avant Paris, le Français était loin d’être la langue la plus pratiquée.

NP : Pourquoi Paris en dernier ?

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Collier en écharpe "Toison aux pattes dorées" en cotte de maille en acier inox, pattes en argent plaqué or - Sophie Hanagarth, 2004 © Photo Enrico Bartolucci

BJ : Au départ l’exposition, compte tenu de ses objectifs, était essentiellement destinée à l’étranger. Après Rome, Londres et San Francisco nous avons sollicité des institutions en France et des galeries à l’étranger. Exposer en France n’était pas gagné d’avance. C’est difficile de convaincre les institutions d’accepter quelque chose qui n’est pas institutionnalisé. En France, on aime les spécialisations et on ne mélange pas artisanat et art contemporain par exemple. Aussi sommes nous redevables à Françoise Seince d’avoir levé les barrières et de nous avoir ouvert les portes des Ateliers de Paris.

NP : Paris est la dernière étape de l’exposition ?

BJ : Oui.  A trop la prolonger, l’exposition ne serait plus vraiment actuelle. Elle présente des œuvres qui ont deux ans ou plus. En outre, sur le plan personnel, nous nous sommes fortement impliqués, Christian et moi, depuis deux ans et nous souhaitons nous consacrer à d’autres projets.

NP : Quelles ont été les réactions du public dans les différents pays ?

BJ : Chaque pays a eu des réactions différentes. Cela tient beaucoup au fait qu’il y a eu des publics différents. En Angleterre, par exemple, tous les principaux professeurs des écoles d’art sont venus avec leurs étudiants. On a eu droit à des clins d’yeux et hochements de têtes de ce public d’initiés signifiant “maintenant on comprend … “. A Rome, ce sont surtout les clients de la galerie Alternative qui sont venus : ils se sont souvent montrés déroutés, déboussolés. Nous étions loin de leur expérience. A San Francisco, le public était plus varié : collectionneurs, artistes, voire les gens de la rue … Dans cette ville – berceau des réflexions sur le genre, la sexualité, le féminisme, des œuvres comme celles de Carole Deltenre, Florence Lehmann ou Monica Brugger ont été comprises immédiatement et appréciées, même par des non initiés. Les américains de la côte ouest reconnaissaient cette manière de parler du féminin. A Munich, centre mondial du bijou contemporain, nous avons remporté notre examen de passage : plus de 400 personnes sont venues pendant les quatre jours qu’a duré l’exposition, les catalogues se sont arrachés et l’expo a été jugée cohérente.

NP : Et en France ?

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Bague "Promesse (camé)" en or fin, fer - Brune Boyer-Pellerej, 2008 © Photo Enrico Bartolucci

BJ : En France, les réactions sont positives aussi. J’ai eu beaucoup de retours de personnes qui se disaient bluffées par la scénographie et le travail réalisé. Elles ne s’imaginaient pas qu’on puisse faire tant de choses avec le bijou.

NP : C’est donc une réussite ?

BJ : C’est un travail de longue haleine car les barrières culturelles sont plus fortes en France que dans bien d’autres pays : l’Angleterre, l’Allemagne, la hollande, l’Italie … par exemple qui n’ont pas totalement rompu avec leur passé médiéval en matière d’artisanat. Le secteur est très bien structuré à l’étranger avec un nombre considérable de galeries spécialisées qui fonctionnent sur le modèle des galeries d’art contemporain avec des expositions temporaires régulières. Nous avons difficilement ça en France. En France, où il n’y a plus de joailliers de quartier, on semble aveuglé par la toute puissance de la Place Vendôme. Mais je suis assez optimiste. Petit à petit, les gens vont s’habituer à de nouveaux critères artistiques … Pour l’exposition à Paris, nous avons eu un article dans le Figaro, média grand public. Nous en sommes ravis.

NP : Les institutions françaises s’intéressent-elles au bijou contemporain ?

BJ : Non, pas véritablement car, comme je l’ai dit tout à l’heure, on ne sait pas très bien où le placer. Pour une action dans la durée, on doit toutefois saluer l’action de l’Espace Solidor à Cagnes-sur-Mer. C’est le seul espace public à garder le cap et sa programmation ne faiblit pas.

NP : Et la formation, c’est important ?

BJ : Je préfère parler de transmission professeurs-élèves dans le bijou contemporain. On reconnait déjà des filiations par les œuvres des étudiants de Monika Brugger qui enseigne à Limoges, de Florence Lehmann et Sophie Hanagarth qui enseignent à Strasbourg et de Brune Boyer qui a enseigné à Paris pendant 12 ans avant de passer le flambeau à Patricia Lemaire. Mais il faut être conscient que les promotions de Paris, Limoges et Strasbourg réunies se montent annuellement à une dizaine d’étudiants, alors que 600 étudiants sont formés chaque année en Grande Bretagne.

NP : Comment voyez vous évoluer le bijou contemporain ?

BJ : Son avenir ne tient qu’à nous. Nous avons montré que nous savions utiliser les moyens du bord. Il y a de nombreuses choses qui se passent actuellement : des tas d’initiatives privées. Au rendez vous “Le dit du bijou”, on le constate chaque mois. On travaille aussi sur des projets, notamment un parcours du bijou contemporain qui devrait voir le jour d’ici deux ans. C’est bouillonnant, mais nous avons pas mal d’écueils à éviter, particulièrement celui de la compartimentalisation. Chercher sa légitimité ne doit pas pousser le bijou contemporain à surdéfinir son terrain d’action en érigeant des murailles, pour ne pas être confondu par exemple avec le design, et créer un territoire restreint et isolé. N’oublions pas que design, art et artisanat sont les trois fées qui se sont penchées sur son berceau.

  • Interview réalisée le 1er février 2011
  • Exposition Also known as jewellery -  Les Ateliers de Paris – 30, rue du Faubourg Saint-Antoine – 75012 Paris – Du 13 janvier au 12 mars 2011, du mardi au samedi de 13h à 19h – Entrée libre
  • Catalogue Also known as jewellery, A touring exhibition of french jewellery – Février 2009, disponible à la vente

Claudette Joannis raconte l’Histoire par les bijoux

Jeudi 14 octobre 2010

Claudette Joannis

Claudette Joannis, conférence au musée de Malmaison

Claudette Joannis, conservateur en chef honoraire du musée de Malmaison a contribué tout au long de sa carrière à enrichir notre connaissance sur les bijoux, thème auquel elle a consacré une grande partie de ses travaux et qu’elle poursuit. Pour le Magazine de Notes Précieuses, elle présente aujourd’hui son parcours et explique son approche.

Notes Précieuses : Une grande partie de vos travaux est consacrée au bijou. Pourquoi cet intérêt ?

Claudette Joannis : C’est vrai que mes travaux m’ont amenée à suivre la “route du bijou“, très peu explorée par mes confrères conservateurs de musée. Au début de ma carrière, c’est un peu le hasard qui m’a conduit vers le bijou. Mais la curiosité et l’ouverture que m’a donnée ma formation d’ethnographe ont très vite consolidé mon intérêt. Je dois reconnaître aussi qu’à titre personnel je suis très attirée par les bijoux de sentiment, principalement ceux du XIXème siècle … que je recherche dans les salles de vente et les brocantes et que mon mari m’a souvent offert.

Bijoux de sentiments

Bague rébus "Pensez à moi" - Bijoux de sentiment - Normandie, XIXè siècle

NP : Vous avez commencé votre carrière au Louvre.

CJ : Après des études d’ethnographie française, j’ai passé le concours de conservateur des musées. Nommée en 1980 au service de  l’Inspection des musées au Louvre, je devais m’occuper des collections ethnographiques  Il y avait là tout ce qui a trait aux arts et traditions populaires : des objets concernant l’agriculture et la vie rurale, des costumes et parfois des bijoux. Mon premier travail, dans ces collections un peu oubliées, a porté sur les jouets et les jeux. Le bijou est véritablement apparu dans ma carrière un peu plus tard lorsque le département des Objets d’Art du Louvre m’a demandé d’écrire un article sur les bijoux populaires pour la revue des Métiers d’art. Cela m’a permis de découvrir, ce que j’ai appelé par la suite “le bijou régional”.

NP : Puis vous êtes passée par les Arts décoratifs et la Bibliothèque Nationale.

CJ : Quand j’ai quitté l’Inspection en 1988, j’ai intégré le Musée des Arts Décoratifs où j’ai étudié les vêtements sous l’angle ethnographique : garde robes, textiles … J’ai aussi constitué une collection de bijoux de mode grâce à des dons de couturiers que j’avais rencontrés tels Castelbajac, Rochas, Carven, Billy Boy. Cela n’avait jamais été fait auparavant. Je ne suis pas restée longtemps au musée de la mode. Il a fermé, pour rouvrir par la suite. J’ai ensuite intégré le département des Arts du Spectacle de la Bibliothèque Nationale. Il y avait de tout : costumes, masques, marionnettes, et seulement quelques bijoux de théâtre. Cela m’a permis de suivre la “route des bijoux” à travers ces bijoux un peu spéciaux.

NP : Et enfin le Musée de Malmaison …

CJ : C’est après six ans de Bibliothèque Nationale, que je suis arrivée au Musée de Malmaison, en 2000. C’était complètement différent de ce que j’avais connu jusqu’alors. J’entrais dans l’Histoire, la grande. J’ai eu la chance dans un premier temps d’organiser une exposition sur les Jouets princiers. Je retrouvais ainsi le fil de mes premières recherches. Puis il a été question de faire une exposition sur les bijoux car le musée de Malmaison possède des joyaux qui ont des origines historiques illustres : certains ont appartenu à l’impératrice  Joséphine et quelques uns à Napoléon. J’ai alors mis toute mon énergie pour concevoir : “Bijoux des deux Empires” qui fut la dernière exposition d’envergure que j’ai organisée. Je suis actuellement conservateur honoraire du musée de Malmaison pour lequel je viens de terminer la mise en ligne sur Internet de la totalité des collections de bijoux des musées de Malmaison et de Compiègne.

NP : Vos premières études concernant le bijou ont porté sur le bijou régional auquel vous avez consacré votre première exposition.

CJ : Dès le début de ma carrière, en fréquentant les musées, je me suis aperçue qu‘il y avait en France de très nombreuses variétés de bijoux, tous différents d’une région à l’autre. Avec des collègues, désireux comme moi de mettre en valeur des collections jusqu’alors peu exploitées, j’ai créé un groupe d’étude vers la fin des années 90. Nous avons pu mesurer la variété de ces bijoux régionaux et envisager de leur consacrer une exposition. Je devrais dire des expositions, car celle qui s’est tenue en 1992 à Paris au Musée du Luxembourg était la première d’une longue série. Elle a voyagé pendant près de 5 ans. D’abord en France : musée de Niort, Martainville, musée de la vie en Bourgogne à Dijon, musée de l’Ain, musée de Quimper. Elle a ensuite été à Montréal et dans d’autres villes du Canada. Une des particularités de cette exposition était qu’elle se renouvelait constamment : dans chaque ville où elle se tenait, les conservateurs locaux ajoutaient quelques bijoux spécifiques à la région. A Niort par exemple, l’exposition s’est enrichie de bijoux en argent tels des châtelaines et des bijoux masculins.

Bijoux des régions de France

Couverture du livre "Bijoux des régions de France", Flammarion 1992

NP : Vous avez également écrit un ouvrage sur les bijoux régionaux

CJ : En préparant l’exposition, avec l’aide de mes collègues, j’ai écrit un ouvrage “Bijoux des Régions de France“. C’était mon deuxième livre (le premier étant “Les petits métiers des jardins publics”) et le premier livre généraliste sur les bijoux de France. Il est sorti au moment de l’exposition. D’autres auteurs ont écrit par la suite des livres sur les bijoux de leur région : bijoux provençal, bourguignon, bressan, des Deux Sèvres. Ces ouvrages ont été diffusés à la suite de l’exposition. Personnellement, mes recherches en vue de réaliser cet ouvrage m’ont permis d’avoir une vue globale des bijoux régionaux. Il y a eu un colloque au musée des Arts et traditions populaires et j’ai fait plusieurs conférences dans différents musées de France. J’ai aussi rédigé la partie consacrée aux bijoux régionaux dans le “Grand dictionnaire du bijou”. C’est ainsi que je suis devenue, un peu par la force des choses, la spécialiste du bijou régional ayant également écrit plusieurs articles dans une très belle revue intitulée “Bijou” mais qui n’a été éditée qu’à quelques numéros .

NP : Que pouvez vous nous dire sur les bijoux de théâtre et de mode ?

CJ : A la Bibliothèque Nationale, j’ai étudié les bijoux de scène, à partir de ceux que possédait la bibliothèque et ceux d’une collection privée conservée par la maison des Artistes (maisons des vieux comédiens de Couilly Pont aux Dames). J’ai découvert qu’à partir de matériaux très frustres comme le laiton ou les fausse pierres tels le strass, le verre ou les perles, on pouvait faire des choses magnifiques et très spectaculaires. On ne s’est pas encore vraiment intéressé à ces bijoux en France. Il n’y a pas de livre sur ce sujet contrairement à l’Italie et les USA, où on trouve des ouvrages sur “les bijoux des grandes Divas” ou “les bijoux faux”. On  met quelquefois en parallèle bijoux de théâtre et bijoux de mode car ils ont des points communs : ce ne sont pas de très beaux bijoux, mais ils bénéficient d’un réel savoir-faire. Je trouve néanmoins que les bijoux de mode sont généralement plus inventifs ; les bijoux de théâtre ne sont généralement que des reproductions des très belles pièces de l’antiquité ou des siècles passés.

Collier torque pour homme

Colliers torque pour homme - Vitrine de l'exposition 'Bijoux d'hommes" au musée d'Argenton sur Creuse en 1999

NP : Vous avez aussi révélé le bijou masculin

CJ : Quand j’ai étudié les bijoux régionaux, j’ai découvert non sans surprise, qu’il existait des bijoux d’homme autres que les boutons de manchette et les épingles de cravate. Il s’agissait souvent de bijoux rituels, en liaison par exemple avec le compagnonnage : boucles et anneaux d’oreilles, broches, boutons … Quelques fois aussi des châtelaines ou des bagues, symboles de métiers. C’était des bijoux beaucoup plus identitaires que ceux que pouvaient porter les femmes, d’où le titre de l’exposition réalisée en 1999 au Musée de la chemise à Argenton sur Creuse : “Bijoux d’hommes, signes et insignes“. Ces bijoux masculins m’ont beaucoup intéressée, en particulier l’anneau d’oreille. Cela m’a occupé au moins deux ans. Déjà en 1997 j’avais rédigé avec une ethnologue allemande un Rapport pour la Mission du patrimoine ethnologique Entre Bagouze et chevalière; les bijoux masculins aujourd’hui“. Une enquête avait été réalisée auprès de 200 personnes. Le rapport n’a pas été publié mais diffusé largement dans les milieux professionnels. Il a connu un vif succès auprès des bijoutiers, des joailliers et de quelques musées. J’en avais rédigé la partie historique.

Bijoux des deux Empires

Affiche de l'exposition "Bijoux des deux Empires" au musée International de la Chaussure, Romans, 2006

NP : Votre exposition “Bijoux des deux Empires” a également marqué les esprits. Quelle en est la genèse ?

CJ : A Malmaison, j’avais d’emblée constaté que le musée possédait une collection de bijoux prestigieuse, certes, mais très peu fournie. Elle ne permettait pas véritablement de construire une exposition. En revanche, le musée possédait une importante collection de plus de 100 bijoux de la période 1830 – 1880 déposée au musée de Compiègne, spécialisé dans le Second Empire. L’exposition “Bijoux des deux Empires (1804-1870), modes et sentiments“, fut l’occasion de rassembler tous ces bijoux et de les faire restaurer. L’exposition s’est ensuite produite à Romans, à Roanne, à Ajaccio dans la maison Bonaparte.

NP : Comment aviez vous conçu l’exposition ?

CJ : Ma sélection de bijoux répondait à certaines thématiques. Quatre vitrines montraient les bijoux ayant appartenu ou en relation avec quatre personnalités : l’Impératrice Joséphine, la reine Hortense (beaucoup de bijoux en cheveux), l’Impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. Il y avait les bijoux qui étaient à la mode surtout à partir de 1840, beaucoup de parures et demi parures. J’ai conçu aussi une vitrine comportant des “peignes corbeilles” en corail, perles, strass … Une autre était consacrée aux camés. J’avais aussi exposé des bijoux accessoires qui concernaient le bal : porte bouquet et “pinces relève jupe”.

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Montres, breloques, boucles de chaussures pour homme - Vitrine de l'exposition "Bijoux des deux Empires" au musée National de Malmaison, 2004

NP : Que vous a apporté personnellement cette exposition ?

CJ : J’ai eu beaucoup de liberté pour faire cette exposition qui était la dernière que j’ai faite ayant une telle importance. Ce projet m’a beaucoup plu. J’ai pu enrichir les bijoux exposés de toute une iconographie. Dans une exposition sur le bijou, la présence de tableaux  précisant le contexte est pour moi très importante. Deux jeunes femmes, stagiaires en provenance de l’école du Louvre et de l’Université m’ont aidée.

NP : Avez vous participé à d’autres expositions que celles évoquées jusqu’à présent ?

CJ : J’ai participé à plusieurs expositions, soit par des prêts soit par des textes dans les catalogues comme “Les  bijoux  romantiques“ au Musée de la vie romantique en 2000, où j’ai prêté plusieurs parures de La Malmaison ainsi que l’exposition sur la Franc maçonnerie au musée de St Denis en  2003.

Parures et bijoux

NP : Vous venez de terminer l’inventaire des bijoux de Malmaison et de Compiègne. Pourquoi avoir choisi internet ?

CJ : Le catalogue que j’avais réalisé pour l’exposition “Bijoux des deux Empires” était assez succinct. Les notices étaient intéressantes, mais il manquait au moins une centaine de bijoux. J’ai donc souhaité être plus exhaustive. On peut dire que le site “Parures et bijoux des musées nationaux de Malmaison et du Palais de Compiègne“, qui vient d’ouvrir en juillet 2010, est le prolongement du livre et de l’exposition. Les “inventaires scientifiques” tels qu’on les conçoit en France, sont assez ennuyeux à consulter sur papier. La Réunion des Musées nationaux (RMN) a donc choisi ici d’utiliser uniquement Internet. Par ce canal on peut donner la même information et, en plus, elle peut être accompagnée d’un nombre important de photographies, montrant le bijou sous tous ses angles. Avec cette présentation, j’ai moi même pris conscience de l’importance des images. En outre, le contenu d’un site internet peut être constamment enrichi.

NP : Quel est l’objectif d’un tel travail ?

CJ : C’est une nouvelle façon de faire connaître le bijou et de faire découvrir des choses parfois insoupçonnées. Par exemple, que sont des bijoux en cheveux, qu’est qu’un camée, à quoi sert le corail … Ce sont des informations à la fois techniques et historiques auxquelles on a facilement accès. Il s’agit également d’informer sur  ce que possèdent les musées et de faire en sorte que les gens s’intéressent au musée. Ils pourront par exemple faire connaissance avec les donateurs. J’espère que tout le monde aura envie de regarder ce catalogue et pas uniquement les professionnels. J’espère que les gens vont s’amuser et que nous aurons un public plus large et plus nombreux.

Boucles-et-pendants-d-oreillesNP : La tâche a dû être lourde

CJ : J’ai travaillé pendant deux ans. J’ai beaucoup lu et me suis servi du travail des archivistes pour rédiger les notices. Cela a été difficile pour moi car il ne s’agissait pas seulement de raconter l’histoire du bijou, mais de l’examiner sur un plan plus technique ce qui m’était moins familier. J’ai été aidée par d’autres spécialistes pour la lecture des poinçons, l’identification des pierres … J’ai étudié les bijoux ; je les ai mesurés, fait nettoyer … Le nettoyage était très important ; beaucoup de ces bijoux, dont on ne s’occupait pas, étaient en argent et avaient noirci. On ne voyait plus le poinçon. Parfois on s’apercevait qu’il y avait deux ors. Ensuite les bijoux étaient confiés au photographe. Ce travail a permis de réaliser une exposition qui ouvre le 21 octobre au musée de Compiègne sous le titre “Ecrins impériaux“.

NP : Pourquoi le bijou est-il si peu étudié, si peu mis en valeur dans les musées français ?

CJ : Un bijou est porteur d’infiniment d’informations au plan esthétique, historique, social … Peu de gens encore en ont conscience en France. Hors des musées, vous remarquerez que les catalogues de vente Drouot sont également toujours extrêmement succincts lorsqu’il s’agit de bijoux. Ils comportent peu d’informations contrairement aux catalogues anglo-saxons. Dans les musées, le manque de mise en valeur a également d’autres explications. Au cours de mes visites, j’ai souvent découvert dans les réserves, des collections qui n’étaient pas exploitées. Il m’est apparu que les conservateurs ne montrent que ce qu’ils connaissent. C’est pourquoi, des objets très variés – et notamment des bijoux – dorment tant qu’un spécialiste ne les a pas exhumés et étudiés. Le bijou nécessite une connaissance particulière. La formation des conservateurs les prédispose plutôt à étudier le mobilier, les tabatières, les horloges, les montres … Beaucoup moins le bijou qui est tellement hétéroclite : les matériaux sont des plus variés … et il y a des bijoux à toutes les époques. En outre, les bijoux sont de petits objets, peu faciles à montrer. Il faut des vitrines adaptées, très bien éclairées. Le coût de présentation est important. Je suis heureuse, maintenant que j’ai un peu plus de temps, d’être appelée dans différents musées pour mettre en valeur des collections de bijoux. Je suis allée notamment au musée Bertrand de Châteauroux où l’on a rassemblé et étudié la collection en vue d’une exposition au printemps ainsi qu’au musée Masséna à Nice.

Epingles-de-cheveux

Grandes épingles de cheveux en vermeil, filigrane et perles émaillées - Alsace, début du XIXème siècle

NP : Quelle est la spécificité de votre regard sur le bijou ?

CJ : La manière de poser des questions pour connaître davantage de choses sur le bijou étudié, c’est toujours cela qui m’a guidé. La curiosité et l’ouverture d’esprit due à ma formation d’ethnographe a aiguisé chez moi l’intérêt qu’on peut avoir pour les gens : ce qu’ils faisaient, disaient, confectionnaient, utilisaient comme matériaux … Cette approche m’a conduit à parler du bijou différemment. Mon livre sur les bijoux régionaux a beaucoup surpris et intéressé. C’était un apport nouveau, différent de celui de l’historien ou de l’esthète. Je sais que je peine un peu dans deux disciplines : l’étude des poinçons – qui a été faite très savamment par bien des personnes – et l’étude des pierres et des matériaux. En revanche, je suis très à l’aise quand il s’agit de raconter des histoires autour des bijoux. Les bijoux, je les comprends, je suis très intéressée par tout ce que je peux trouver comme informations dans la littérature, au théâtre, partout. J’en fais mon miel.

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Couverture du catalogue d'exposition - Musée de la chemiserie et de l'élégance masculine à Argenton sur Creuse, 1999

NP : Que peut nous apprendre le bijou au plan personnel ?

CJ : Le bijou nous apprend tout de la vie de quelqu’un. Quand j’ai fait des interviews pour les bijoux d’hommes, je me suis aperçue qu’on touchait souvent à l’intime, au secret. J’ai pu mesurer également tout le poids de la société sur les comportements. L’image que l’on a d’un homme qui porte des bijoux est généralement celle d’un homme efféminé. C’est une image qu’il supporte difficilement, surtout lorsqu’elle est reflétée par sa femme. Beaucoup d’hommes ne portent donc pas de bijoux, malgré le désir qu’ils peuvent en avoir. Souvent, quand ils sont à la retraite, ils se laissent aller à porter ce qu’ils veulent. Ils considèrent qu’ils n’ont plus de devoir envers la société. C’est assez étonnant. Beaucoup d’hommes également m’ont avoué qu’ils auraient aimé vivre au XVIIème ou au XVIIIème siècle, pour porter des bijoux, et porter des vêtements ornés. Chez les hommes, il y a beaucoup de désir rentré concernant les bijoux.

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Agrafes de capes en argent, Poitou XIXème siècle - Vitrine de l'exposition "Bijoux de régions de France" au musée du Luxembourg en 1992

NP : … et au plan social ?

CJ : Je mets aussi beaucoup en valeur dans mes conférences, articles, la différente représentation du bijou en fonction des âges de la vie. Pour les hommes, il y a des bijoux d’enfants, les bijoux d’adolescents, les bijoux qui sont plutôt des insignes de la vie de jeunes gens (j’inclus là, les insignes que l’on porte lorsqu’on est militaire qui se portent comme une décoration). Les bijoux marquent les moments forts de la vie : il y a les bijoux de fiançailles comme les bagues, les bijoux de mariage dont la médaille de mariage, les bijoux de deuil. Il y a aussi les échanges que l’on peut faire en cas de séparation.  Il y a aussi les bijoux liés à la religion : pour le baptême, la communion, la confirmation. Avec les bijoux, on parcourt un peu la vie de ceux qui les portent. Indéniablement, le bijou a aussi un rôle de porte bonheur. Il a un rôle dans l’apparence, la beauté et la rareté mais surtout de talisman qu’on retrouve partout : aussi bien dans l’Egypte antique qu’à l’époque contemporaine.

Bijoux-de-cheveux

Médaillon, bracelets, bague et chaine en cheveux - Musée National de Malmaison et Bois Préau

NP : Parlez nous des bijoux de cheveux.

CJ : Il y a beaucoup de bijoux avec des cheveux au musée de Malmaison : médaillons, bracelets … La plupart du temps, ce sont des cheveux d’un être aimé, d’un enfant, les siens que l’on a coupé. On s’aperçoit que cette pratique est commune aux souverains comme aux personnes les plus simples. Cela apparait dans les romans du XIXème siècle. Sous l’Empire, les jeunes soldats qui devaient partir à la guerre devaient couper leur “cadenette”. Napoléon ne voulait plus que dans l’armée on ait des boucles comme le voulait la coutume. La famille voulait les garder en souvenir. La littérature nous aide à comprendre pourquoi nous avons des médaillons, des bracelets qui contiennent des cheveux.

NP : Quelles sont vos activités présentes ?

CJ : Plusieurs collègues – conservateurs me font signe  pour étudier leurs collections. Je fais des colloques, des réunions. Je suis aussi sollicitée pour écrire des textes dans des catalogues comme dernièrement pour l’exposition “Pour l’honneur et la gloire et les joyaux de l’Empire” qui se tient à Anvers au musée du Diamant. Je continue à écrire pour les musées et pour le grand public. Je suis en train de rédiger un livre qui s’appellera “Le petit roman des bijoux” pour les Editions Du Rocher et qui sortira début de l’année prochaine. Il n’y aura pas de photos, mais j’espère que cela sera accessible et plaisant.

NP : Quels sont les champs que vous n’avez pas abordés et que vous aimeriez explorer ?

CJ : J’ai envie de mieux connaitre et aider à faire connaitre les collections des musées, de poursuivre mon enquête sur les bijoux masculins car en dix ans les mœurs ont évolué. J’aimerais savoir aussi si les pratiques européennes du port du bijou se retrouvent dans d’autres civilisations. En fait ce qui me plait ce n’est pas seulement de raconter l’histoire des bijoux mais de raconter l’Histoire par les bijoux.

  • Interview réalisée le 2 septembre 2010

L’Institut du Grenat préserve et valorise la bijouterie roussillonnaise

Mercredi 12 mai 2010

Bague Grenat de Perpignan

Bague contemporaine © Le Grenat de Perpignan

En février 2009, l’Association pour la Promotion de l’Histoire dans les Pyrénées-Orientales (APHPO) a créé l’Institut du Grenat, en développant une collaboration avec le Syndicat Artisanal des Bijoutiers des Pyrénées-Orientales. Cet Institut est animé par l’historien Laurent Fonquernie, par ailleurs auteur de “Grenats de Perpignan, bijoux du Roussillon“. Pour le Magazine Notes Précieuses, il définit les ambitions de l’Institut.

Notes Précieuses : Pourquoi un Institut du Grenat ?

Laurent Fonquernie : Cet Institut a été créé pour permettre la reconnaissance et la valorisation de la bijouterie traditionnelle roussillonnaise qui est un élément fort du patrimoine culturel local. Délibérément artisanale, cette bijouterie est menacée par les pratiques industrielles mises en oeuvre aujourd’hui et les lois économiques qui privilégient le bon marché au détriment de la qualité.

Collier en grenat de Perpigan

A gauche : Collier en grenats de Perpignan Art Déco, A droite : Collier avec pendentif corbeille de fleurs présenté à l'Exposition Internationale de Paris en 1937 © Institut du Grenat

NP : Qu’appelle-t-on bijouterie roussillonnaise ?

LF : Fondamentalement, c’est l’alliage de deux matériaux nobles : l’or jaune et le grenat rouge (grenat Almandin ou grenat Pyrope). Le grenat rouge - il existe des grenats de toutes les couleurs – est taillé selon certaines caractéristiques : “taille rose” dite aussi “taille de Perpignan“. La pierre est sertie à la main dans des chatons à fonds emboutis. Cette petite cuvette de métal, tapissée d’un paillon d’argent, renforce la réflexion de la lumière à travers les facettes de la pierre. Cette pratique d’estampage et de serti clos – pratique, répétons le, totalement manuelle – a disparu partout ailleurs qu’à Perpignan au profit des procédés de fontes. La réalisation du serti clos et paillon dans le bijou de Perpignan peut être de style traditionnel, Art Déco ou contemporain.

Grenat

Grenats de taille Perpignan du début du XXème siècle © Institut du Grenat

NP : A quand remontent ces techniques ?

LF : Ce sont les techniques de la bijouterie du XVIIIème siècle. A cette époque, les pierres fines transparentesgrenats, rubis, saphirs, topazes … – sont largement employées en joaillerie et montées de la sorte pour former des bijoux de toutes les couleurs. Il faut attendre l’Empire et la Restauration en Roussillon, pour qu’une seule couleur soit privilégiée dans une même parure. Le grenat est alors monté autant que la citrine et les doublets de différentes couleurs. C’est après 1870 que le bijou grenat devient la spécialité de Perpignan et que les bijoutiers locaux se spécialisent dans le montage des grenats en serti clos.

NP : Pourquoi le grenat ?

LF : Le grenat était très répandu autour du massif du Canigou et aux environs d’Estagel. A la fin du XIXème siècle, les bijoutiers de Perpignan ont aussi choisi de créer une ligne de bijoux qui symbolise les racines catalanes. Avec la force du mouvement régionaliste, le bijou en grenats s’est imposé comme le symbole du Roussillon.

NP : Qui achète ces bijoux actuellement ?

LF : Actuellement, la clientèle essentiellement régionale (et militante) cherche à valoriser ou revendiquer l’identité catalane. Les catalanes arborent bagues, boucles d’oreilles, broches, bracelets …  aux couleurs “sang et or” du drapeau catalan. Les bijoutiers profitent également de cette vogue identitaire. Le bijou dit de Perpignan est aussi un élément de la parure provençale dans sa ligne traditionnelle : boucles d’oreilles à pendeloques ou croix Badine d’inspiration XVIIème et XVIIIème siècle. Nombre d’entre eux sont revendus en Arles par exemple.

Croix Badine

Croix Badine du XIXème siècle sur correspondance d'un bijoutier de Perpignan - Collection Calvet, Prades © Institut du Grenat

NP : L’Institut a donc une fonction de préservation de l’identité culturelle locale …

LF : Oui, et une fonction de mémoire. Une de nos ambitions premières est de créer un centre de documentation pour archiver tout ce qui a été et sera découvert sur le sujet. Un véritable travail d’enquête s’impose, notamment pour prendre en charge la mémoire du geste car cette transmission ne se fait pas toujours d’un atelier à un autre. Un groupe de travail a été créé avec l’Université de Perpignan (Département d’Etude Catalanes, Histoire et histoire de l’Art, sociologie) pour définir les notions de tradition, de geste et de savoir-faire.

Sertissage grenat

A gauche : Bijoutier sertissant un grenat sur une boucle d'oreille en cours de fabrication A droite : Croix et boucles d'oreilles en grenat de Perpignan © Au Grenat Laviose

NP : Mais la Catalogne ce n’est pas uniquement de ce côté-ci de la frontière.

LF : Nous avons aussi des projets transfrontaliers et européens, par exemple : créer un véritable pont entre Barcelone et Perpignan et prolonger cet axe via le Pôle Bijou de Baccarat. Bien que notre bijouterie soit fortement liée à la Catalogne, nous souhaitons affirmer son appartenance à la joaillerie française de par son savoir faire et sa qualité. Un programme de formation est aussi à l’étude en collaboration avec l’Escola Massana, école d’Art Appliqué et de Design de Barcelone.

NP : Il y a aussi le côté pratique de la transmission du savoir faire …

LF : Effectivement, aujourd’hui, seulement une douzaine de bijoutiers locaux sont capables de fabriquer un bijou selon la technique traditionnelle ou simplement de réparer un bijou ancien. Il y a quelques années, on en comptait encore une trentaine ! La relève doit être assurée. Il faut former des artisans capables de manier les outils traditionnels et d’acquérir ce savoir faire ancestral. L’Institut étudie donc la possibilité, en partenariat avec des institutions de formation, d’ouvrir une section d’apprentissage complémentaire à la formation de bijoutier tournée vers les techniques traditionnelles du bijou Roussillonnais. En outre, pour valoriser le travail de l’artisan et l’aider à lutter contre le faussaire, il serait utile de créer un label reconnaissant la qualité artisanale et patrimoniale de cet artisanat.

Bague et pendentif grenat de Perpignan

Bague contemporaine goutte et pendentifs contemporains géométriques - Ligne développée par le groupement artisanal Le Grenat de Perpignan © Le Grenat de Perpignan

NP : Il faut aussi le faire savoir !

LF : Un de nos objectifs est également, en collaboration avec des musées d’entreprises, de mettre à terme un centre d’interprétation pédagogique à la disposition de tous ceux qui s’intéressent au bijou : créer une exposition permanente qui soit un lieu d’accueil pour mieux comprendre. L’explication et la communication sont les éléments clés de notre réussite. Nous avons bien sûr un site Internet. Personnellement, au niveau local, j’anime souvent des conférences en compagnie d’un bijoutier avec projection. Des cycles de réflexion sur différents thèmes du bijou ont été mis en place depuis 2009, notamment au musée Puig de Perpignan. Du 5 juillet au 31 août prochains, nous produirons en collaboration avec la Confrérie du Grenat de Perpignan une exposition au pôle Bijou de Baccarat : “Le grenat de Perpignan, une gemme de caractère “. Des bijoux actuels et anciens témoigneront de l’histoire et de la spécificité du bijou roussillonnais. Cette exposition pourrait devenir itinérante.

Bijouterie Grenat de Perpignan

A gauche : Laurent Fonquernie lors d'une conférence à Canet-en-Roussillon, A droite : Atelier Velzy en 1900 © Institut du Grenat

NP : Vous êtes aussi à l’origine d’éléments forts de la vie locale.

LF : Début décembre 2009, la fête de la Saint Eloi a connu un vif succès. Une semaine de festivité a animé Perpignan autour du Grenat : un colloque a été organisé à la maison d’Art et d’histoire de Perpignan ; on a aussi débattu au Forum de la FNAC autour de l’histoire de la bijouterie locale et des objectifs de l’Institut du grenat, la confrérie du bijou a défilé dans les rues avec cape et musique catalane …

NP : Vous bénéficiez également d’un atout avec le tourisme.

LF : C’est effectivement un atout de pouvoir faire découvrir cette bijouterie aux touristes en tant qu’élément important de la richesse patrimoniale régionale. Mais il convient d’éviter l’écueil “folklorique”. La production actuelle pâtit de cette connotation car une partie de la population locale, par méconnaissance, estime ce type de bijou passéiste.

NP : Et la profession, comment se positionne-t-elle ?

LF : Un de nos objectifs majeurs est d’obtenir localement le soutien de toute la profession. C’est un travail de longue haleine car on peut aisément comprendre les réticences de certains artisans. Ils ont envie d’évoluer, mais se cherchent encore. Aujourd’hui, le bijou en grenats doit totalement s’inscrire dans le secteur du luxe et de la mode. Tout en véhiculant des valeurs locales fortes, l’Institut peut permettre au bijou grenat de devenir à nouveau un symbole de modernité et être considéré comme part intégrante de la joaillerie française.

  • Interview réalisée le 16 avril 2010
  • Institut du Grenat – 22, bd Wilson – 66000 Perpignan
  • Exposition Grenat de Perpignan, une gemme de caractère – Pôle Bijou de Baccarat – Communauté de Communes des Vallées du Cristal – 20 rue Humbépaire – 54120 Baccarat – Du 5 juillet au 5 septembre 2010

L’Espace Solidor de Cagnes sur Mer célèbre le bijou contemporain

Lundi 19 avril 2010

Bague en argent - Christophe Verot - Fond de l'Espace Solidor

Bague en argent - Christophe Verot - Fonds Espace Solidor

Quand l’équipe municipale emmenée par Louis Nègre, Sénateur-Maire de Cagnes sur Mer, a pris ses fonctions en 1997, il y avait sur le haut de la ville, quelques ateliers occupés par de jeunes artistes bijoutiers locaux. Sous l’impulsion de Roland Constant, adjoint au Maire et délégué à la Culture et aux Musées, cet endroit est devenu l’Espace Solidor, lieu de référence du bijou contemporain. Pour Le Magazine Notes Précieuses, Roland Constant présente l’Espace Solidor.

Notes Précieuses : Quand vous avez pris vos fonctions en 1997, étiez-vous déjà familier du monde du bijou ?

Roland Constant : A l’époque non, et certainement beaucoup moins qu’aujourd’hui. Mais j’ai tout de suite compris que la “niche culturelle” du bijou contemporain était une chance à saisir pour notre ville labellisée “Ville et Métiers d’Art”. Il aurait été dommage de ne pas faire vivre ce label.

NP : Pourquoi une chance ?

RC : Avec le bijou contemporain, nous pouvions développer une activité culturelle originale en France et faire des choses intéressantes pour un budget compatible avec les finances de la ville. En outre, nous disposions d’un lieu privilégié

NP : L’Espace Solidor est en effet un lieu magique …

RC : Oui, dès que j’ai pris mes fonctions, j’ai immédiatement été séduit par le lieu. Et comme il fallait quelque chose qui soit digne de nos ambitions, la municipalité a procédé à des acquisitions immobilières et entrepris des travaux pour réunir plusieurs bâtiments, dont la maison de Suzy Solidor. Aujourd’hui, nous disposons d’espaces d’expositions, qui sont de véritables écrins pour nos bijoux, et d’un centre de documentation. Nous allons aussi bientôt mettre des résidences-ateliers à la disposition de jeunes artistes.

L'Espace Solidor à Cagnes-sur-Mer : Extérieur et intérieur

L'Espace Solidor à Cagnes-sur-Mer : Extérieur et intérieur

NP : Comment définissez vous le bijou contemporain ?

RC : Il n’y a pas de définition “passe partout”. Pour moi, c’est une œuvre unique créée par un artiste. Pour définir le bijou contemporain, il faut faire apparaître les notions de création, d’unicité de l’œuvre. Ce qui est certain aussi, c’est que pour ce type de bijou, le matériau utilisé a moins d’importance que l’idée qu’il porte. Le non initié peut être surpris par la forme des bijoux ou la nature de leurs composants, mais la communauté s’y reconnait tout de suite. C’est plus une histoire, une idée, une expression artistique. Ici, on est proche de la sculpture et des arts plastiques.

Bague Libellule en argent - Etsy Grossmann (fond Espace Solidor)

Bague Libellule en argent - Etsy Grossmann - Fonds Espace Solidor

NP : Quels sont les axes principaux de votre action ?

RC : Nous organisons trois expositions par an dont une internationale et une où nous présentons les bijoux de notre fonds. Nous avons en effet une ligne d’acquisitions de bijoux contemporains, généralement en provenance des collections d’artistes que nous avons exposés. Nous possédons à ce jour 80 pièces de créateurs du monde entier.

NP : Quelles mission vous êtes vous assignées ?

RC : La France a beaucoup de retard en ce qui concerne le bijou contemporain. D’abord, faire reconnaitre le bijou contemporain en misant sur la qualité extrême. Ensuite, le rendre accessible au plus grand nombre.

Broche Unreal Sun 22 en argent 950 plaqué or, or 750, polycarbonate, acier inox dans une boîte en plastique avec miroir et poudre à maquillage (Chanel) - Frédéric Braham, 2004

Broche "Unreal Sun 22" en argent 950 plaqué or, or 750, polycarbonate, acier inox dans une boîte en plastique avec miroir et poudre à maquillage (Chanel) - Frédéric Braham, 2004 - Exposition à l'Institut français de Munich, 2010

NP : Pensez vous avoir atteint vos objectifs sur le premier point ?

RC : Oui, depuis longtemps. Nos expositions valent à Cagnes-sur-Mer d’être reconnue aujourd’hui dans le monde entier comme la place française de référence dans le bijou contemporain. Les visiteurs étrangers – principalement allemands et italiens – sont très nombreux pendant les vacances. Notons aussi que, par notre intermédiaire et grâce au soutien immédiat de Louis Nègre, Sénateur-Maire de Cagnes-sur-Mer dans la réalisation de ce projet, pour la première fois, des créateurs français de bijoux contemporains étaient présents cette année à l‘Institut français de Munich en Allemagne pendant le salon “Schmuck 2010″.

NP : Et au plan pédagogique ?

RC : Il nous parait important avant tout de faire découvrir cet art aux enfants et former leurs goûts dans des ateliers pédagogiques. Marianne Anselin, jeune artiste de 28 ans au parcours prometteur, que nous avons présentée en 2009, a déjà animé des ateliers dans le cadre du Centre de Loisirs de Cagnes-sur-Mer. En outre, parce que les visiteurs ont souvent besoin d’explications, nous formons le personnel d’accueil à répondre aux questions du public.

NP : Y a t il des thèmes de prédilection qui se dégagent des expositions de l’Espace Solidor ?

RC : Nous avons produit une trentaine d’expositions jusqu’à présent à l’Espace Solidor. Elles étaient toutes différentes, consacrées à des artistes de diverses provenances géographiques comme l’Australie avec l’exposition “Melbourne – Australie“, mais aussi l’Italie, les Pays-Bas …, ou à des thèmes particuliers comme par exemple la Matière : l’or, le papier, voire le caillou. Tous les courants d’inspiration du monde entier ont vocation à être présentés ; le seul critère véritablement discriminant est la qualité et l’innovation.

NP : Quelles expositions vous ont, vous même, le plus marqué ?

RC : C’est très difficile de répondre à une telle question. On aime généralement la dernière en date ; je vous répondrai donc “L’éducation sentimentale“, qui se tient jusqu’au 23 mai prochain. Spontanément, j’évoquerai également le regard que nous avons porté à l’été 2006 sur le bijou italien à travers trois générations de créateurs unis par une même vision architecturale et sculpturale du bijou. C’était esthétiquement superbe. Dans un autre registre, je dois reconnaître que j’ai un faible – sans doute pour son côté déjanté – pour l’exposition “I don’t wear jewels, I drive them” qui s’est tenue au printemps 2004. C’était une exposition extrêmement originale organisée autour de l’automobile, objet symbole de notre civilisation : design, industrie, mais aussi drames routiers …

A gauche : Broche Vento en résine, laque, or et argent - Annamaria Zanella A droite : Bracelet "Porsche bracelet" en polyuréthane et stéréolithographie - Gijs Bakker, 2000, édition 2/5

A gauche : Broche "Vento" en résine, laque, or et argent - Annamaria Zanella - Exposition Regard sur l'Italie, 2006 A droite : Bracelet "Porsche bracelet" stéréolithographie, polyuréthane - Gijs Bakker, 2000 - Exposition "I don't wear jewels, I drive them", 2004

NP : Diversité et éclectisme marquent vos choix ; en sera t il toujours ainsi ?

RC : C’est notre vocation, en insistant toujours sur l’aspect qualitatif des choses. Nous pouvons nous appuyer sur l’expertise des meilleurs commissaires d’expositions internationaux en matière de bijoux contemporains. Aujourd’hui, notre programme est bouclé jusqu’en 2013 et nous réfléchissons déjà au programme des années ultérieures.

NP : Qu’allez-vous proposer prochainement ?

RC : Cet été, nous allons faire découvrir de jeunes talents israéliens grâce à une exposition qui a déjà été produite aux Etats-Unis et en Israël. En 2011, nous présenterons certainement une sélection du Schmuck.

En outre, nous allons multiplier les partenariats pour porter haut le flambeau du bijou contemporain. Actuellement, nous avons déjà engagé des échanges avec l’Allemagne.

NP : L’avenir du bijou contemporain est donc serein …

RC : Certainement. Selon moi, le bijou contemporain est un peu la Formule 1 de la bijouterie. La “place Vendôme” est universellement reconnue, mais si on s’y intéresse c’est encore trop souvent pour les matériaux précieux. Pour sortir des sentiers battus, la bijouterie traditionnelle – qui reste un secteur privilégié – a de grandes idées à puiser, en termes de concept, de formes et de lignes dans la bijouterie contemporaine.

  • Interview réalisée le 23 mars 2010
  • Espace Solidor – Place du Château – Haut-de-Cagnes

Entretien avec Nathalie Rolland Huckel

Vendredi 2 avril 2010

nathalie-rolland-huckel-11Bague en bois laqué, bijou pendentif, sautoirs, collier original, boucles d oreilles dormeuses …, chaque bijou de Nathalie Rolland Huckel est un véritable tableau. Elle conçoit et fabrique elle-même ses collections en Alsace, sa terre natale. Pour Le Magazine Notes Précieuses, elle présente aujourd’hui son parcours et définit son approche créative.

Notes Précieuses : Vous occupez une place tout à fait caractéristique dans le monde des bijoux de créateur …

Nathalie Rolland Huckel : On reconnait effectivement ma façon de faire et les gens trouvent en général mon travail original. Ils découvrent des pièces qu’on ne trouve pas en boutique. C’est peut-être parce que je regarde très peu moi même les boutiques de bijoux. Cela peut paraître étonnant, mais quand je regarde des bijoux je suis surtout attirée par la production des grands joailliers. En outre, les couleurs mises à part, je ne cherche pas à être dans l’air du temps. J’ai même pleinement conscience que mon souci d’esthétisme n’est pas forcément à la mode en ce moment.

NP : Qu’est-ce qui a déterminé votre style ?

NRH : Je suis venue au bijou un peu par hasard. J’accorde en fait une place essentielle au dessin et à la peinture, disciplines qui m’ont toujours attiré. Aujourd’hui encore, j’ai plutôt tendance à me définir en tant que “Peintre sur céramique”

Bracelet en bois laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses Notes Précieuses

Bracelet en bois laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Peinture et céramique, c’est là votre véritable vocation ?

NRH : Oui, et cela vient de l’enfance. Je me souviens par exemple, à l’âge de 11-12 ans, avoir été captivée par les miniatures, les enluminures, la palette des couleurs du livre de prières “Les très riches heures du duc de Berry”. J’aime ce qui est minutieux. J’étais également fascinée par le service de table en porcelaine de Lunéville de ma grand-mère …

NP : C’était plus que des engouements d’enfant, c’étaient les prémices d’une carrière …

NRH : Certainement. Dès 14-15 ans, j’ai fait des stages dans des ateliers de céramique en Alsace et délibérément orienté mes études dans le domaine artistique. J’ai obtenu mon Bac “Arts plastiques” à Strasbourg et passé dans la foulée le concours de l’école des Arts décoratifs de Limoges, spécialisée dans la porcelaine. Ensuite les choses se sont accélérées et avant même d’avoir obtenu mon Brevet des arts du feu, puis le DNSEP (Diplôme National Supérieur d’Expression Plastique), j’ai multiplié les stages professionnels.

NP : Vous gardez un bon souvenir de vos stages ?

NRH : Assurément. J’ai été en stage durant deux ans dans les ateliers de création de Bernardaud. Ce fut une expérience professionnelle très riche … que je n’ai pas poursuivie pour cause de déménagement de l’entreprise à Paris. Mais je ne suis pas restée inactive pour autant car la société limougeaude Médard de Noblat m’a confié la création de ses collections. Ma collaboration a duré plusieurs années en tant que free-lance. J’étais définitivement entrée dans la profession.

NP : Vous avez d’abord eu un parcours de créatif pour de grandes marques de porcelaine internationales.

NRH : Oui. J’ai œuvré ensuite exclusivement dans le domaine de la porcelaine internationale. Je vendais mes motifs aux grandes marques anglaises, italiennes, japonaises … Je réalisais deux collections par an et présentais mes dessins dans les salons : New York, Frankfort … J’ai beaucoup voyagé.

NP : Cela devait être passionnant !

NRH : Ça l’était, mais c’était épuisant. Au bout de quelques années, j’ai eu peur de ne plus pouvoir suivre le rythme imposé. J’avais aussi l’impression d’avoir tout dit. Heureusement, ma carrière a pu prendre un tournant grâce à ma rencontre, il y a douze ans, avec Jean-Louis Dumas. Il m’a confié l’édition de mon premier service chez Hermès. Dessiner pour cette maison, c’était pour moi la consécration. C’était aussi la sérénité car la signature d’un contrat d’exclusivité avec cette marque prestigieuse m’a permis de quitter mes autres activités industrielles.

Collier en argent et ébène laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses Notes Précieuses

Collier en argent et ébène laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Cela vous a laissé aussi la possibilité d’avoir une création plus personnelle …

NRH : Oui et cela était aussi très important pour moi. J’avais travaillé pendant quinze ans exclusivement dans l’industrie de la porcelaine ; c’était comme si j’avais été happée par l’industrie. Il me fallait aussi élargir mon univers créatif. J’ai alors peint de petits objets…

NP : Dont des bijoux …

NRH : Oui. Mais, comme je vous le disais tout à l’heure, mon entrée dans l’univers du bijou de créateurs s’est faite un peu par hasard : parce qu’une amie m’avait incité à confier quelques pièces à une galerie … et que cela a marché. Je ne pensais pas au bijou a priori, mais cela correspondait bien à mes aspirations : le travail de la matière plus du dessin plus de la couleur.

NP : Quels sont précisément vos matériaux de prédilection ?

NRH : La céramique, bien sûr. J’ai naturellement commencé par des bijoux en porcelaine. Mais ils trouvent leurs limites dans leur particulière fragilité. Pour cette raison, et pour ne pas m’ennuyer, il me fallait donc enrichir ma palette. En ce moment, je suis  particulièrement attirée par tout ce qui est laque. Pour plusieurs raisons. Avant de travailler la laque, on peut faire un travail sur la matière : incrustations, nacre … La laque se prête au travail des couleurs intenses. Mais elle a aussi ses contraintes, notamment un temps de séchage très long … Chaque matériau a sa particularité. Il faut savoir en jouer. Par exemple, je pratique la peinture sur porcelaine en hiver car c’est moins toxique. J’ajouterai que j’aime beaucoup aussi l’émail, mais ne pratique pas cette technique au plan professionnel.

NP : Comment déterminez vous les couleurs de vos bijoux ?

NRH : Pour les couleurs, je travaille à partir de cahiers de tendances que j’établis deux fois par an. Mes sources pour ce répertoire de couleurs sont diverses : les magazines de mode (Vogue, Elle …),  mais aussi des recherches en bibliothèque ; je fréquente beaucoup la Bibliothèque Forney. Et puis je regarde beaucoup ce qui se passe autour de moi. Un créateur doit se nourrir d’images en permanence.

NP : Et les motifs ?

NRH : Pour les motifs, c’est plus intemporel et plus personnel. Je parts de mon répertoire de formes. Depuis des années, je remplis des cahiers de notes et de dessins. Mon inspiration se nourrit à de nombreuses sources. J’aime beaucoup les arts asiatiques et j’ai été passionnée par mon récent voyage au Japon. Je suis également attirée par les miniatures persanes. Inutile de vous dire que je suis une habituée du Musée Guimet …  J’aime aussi les gravures anciennes d’oiseaux, de feuillages. L’infiniment petit me fascine. Je dirai aussi que tout ce qui m’émeut, j’ai à cœur ensuite de l’interpréter sur mes bijoux.

Bague en bois laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses Notes Précieuses

Bague en bois laqué - Nathalie Rolland Huckel - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Comment s’effectue la réalisation finale de vos bijoux  ?

NRH : Mes tiroirs sont pleins de perles en bois montées sur pics de toutes couleurs et de toutes formes. Pendant deux ou trois mois je travaille mes perles – 15 ou 20 pièces en même temps. Je prépare le support : ponçage, séchage, puis couleur. Ensuite je décore. J’ai, a priori, une idée pour chaque pièce, mais je ne fais jamais de crayonné préalable. C’est avant une exposition que je consacre une à deux semaines au montage des pièces. Comme vous le voyez, je ne travaille pas trop de façon rationnelle, comme le ferait un artisan mais plus selon l’envie du moment.

NP : Comment définissez vos bijoux ?

NRH : Comme des bijoux de créateurs et non pas des bijoux fantaisies qui sont des séries. Créer des bijoux est, selon moi, une démarche intellectuelle et pas seulement artisanale. Mais, notre place de créateurs, il faut se battre pour l’avoir et la garder. Même si dans d’autres pays – Royaume Uni, Allemagne -, ces secteurs sont mieux valorisés,  je suis assez optimiste sur la reconnaissance des métiers d’art en France. Progressivement, les amateurs de bijoux en auront assez de retrouver la même chose à tous les coins de rue.

NP : Que vous a apporté personnellement la création de bijoux ?

NRH : Le métier de créateur est passionnant. Cela fait 25 ans que je le pratique, dont 12 ans en tant que créatrice de bijoux. Grâce au bijou, j’ai aujourd’hui un contact direct avec le public et les galeristes. C’est bon de voir porter ses créations et de constater qu’on donne du plaisir aux autres. Ça encourage beaucoup. J’ai des échanges très positifs avec les gens qui pour la plupart ont un réel respect du travail effectué. En ce qui me concerne, on évoque souvent la minutie, la finesse, le temps passé … Dans l’industrie, c’est technique, on ressent moins d’émotions.

Nathalie Rolland Huckel dans son atelier Nathalie Rolland Huckel

Nathalie Rolland Huckel dans son atelier © Nathalie Rolland Huckel

NP : Quelles sont, selon vous, les clés de la réussite pour un créateur de bijoux ?

NRH : Tout le monde peut faire quelque chose artistiquement. Mais il faut d’autres compétences pour réussir et principalement savoir se vendre et vendre son travail et respecter les contraintes de la production. Certains sont doués artistiquement, mais pas forcément de bons commerçants ; pour d’autres, c’est l’inverse. En fait, il faut réunir les deux ;

NP : Et la formation, c’est important à vos yeux ?

NRH : J’y crois beaucoup. La fréquentation d’écoles d’art ouvre l’esprit, aiguise la curiosité, éduque le regard. Il est important d’éveiller les jeunes esprits à l’art ; j’interviens moi même dans des collèges et lycées lors des forums métiers. Par ailleurs, techniquement, on a toujours quelque chose à apprendre. Pour ma part, je travaille tous les jours ; J’évolue techniquement. Avec les années j’acquiers plus d’habilité, mais cela ne m’empêche pas d’avoir recours à la formation : j’ai suivi, et je continue toujours avec Isabelle Emmerique, maitre d’art ma formation en laque ; j’ai fait aussi tout récemment, un stage sur la pâte d’argent à Baccarat.

NP : Vous n’avez pas mentionné le talent …

NRH : Plus qu’à l’idée de talent, je crois en la curiosité, à l’éveil. Le métier d’art est difficile car il faut avoir quelque chose à dire. Il faut donc se cultiver sans cesse, voyager, regarder ce qui se passe ailleurs dans l’art contemporain et … ne pas être trop cantonné sur le bijou. Ma conviction est qu’il faut aussi toujours éprouver du plaisir dans son travail c’est à dire savoir s’ouvrir et diversifier son activité. Je suis moi même dans cette démarche. Actuellement, je mets la dernière main aux pièces que je présenterai dans le cadre de l’exposition sur “Le chemin d’Arts Sacrés en Alsace” en juin prochain. J’exposerai des boites en laque, des coupes en porcelaines, ainsi que des panneaux muraux dans deux églises tandis que mon mari, le peintre Aymery présentera des toiles grand format. Les projets d’exposition ne manquent pas, ainsi je montrerai également ce travail au Conseil de l’Europe en décembre. Je suis contente de travailler en beaucoup plus grand, même si le changement d’échelle – et les changements dans la composition que cela impose – n’est pas évident. Etre créateur, c’est avant tout un métier de passion. Je dois reconnaître qu’en ce qui me concerne, je bénéficie d’un bon compromis entre le travail que je réalise pour les autres et mes créations personnelles. Cela me permet d’aborder mon travail en artiste.

  • Interview réalisée le 9 mars 2010

Entretien avec Delphine Nardin

Lundi 15 février 2010

Delphine Nardin est une des créatrices sélectionnée par la boutique créateur Notes Précieuses. Pour Le Magazine, elle nous a accordé un entretien, où elle dévoile son parcours, ses inspirations, ses réflexions sur son métier.

Notes Précieuses : Votre dernière collection s’articule autour du verre dépoli …

Delphine Nardin : Oui, j’avais envie de me confronter à cette matière glanée, parce qu’elle a subi la marque du temps qui passe ; c’est l’altération de la vie. J’aime ce matériau pauvre, en fin de vie, jeté, et qui devient précieux : ses nuances diaphanes, son velouté incroyable, ses formes aléatoires, portent la mémoire du temps et de la mer : des valeurs inestimables ! Mais c’est aussi l’œil avec lequel on le regarde qui en fait un trésor.  Ce travail correspond à une nouvelle étape dans mon cheminement : je souhaite que mes bijoux racontent une histoire plus personnelle, plus vivante, plus forte. Ce matériau me relie aussi à mes études en géologie et archéologie. Je retrouve ici l’importance de l’empreinte du temps et de la nature.

Broche Delphine Nardin

Broche en verre dépoli, argent plaqué ruthénium - Edition limitée et numérotée - Delphine Nardin - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Vous n’avez pas poursuivi dans l’archéologie ?

DN : Non, étudiante, j’ai participé à des programmes de fouilles et des travaux de restauration d’objets anciens. La réalité m’est alors très vite apparue : beaucoup de tâches matérielles lentes, fastidieuses, répétitives. Pas vraiment pour moi ! Je me suis alors orientée vers le bijou. J’ai tout de suite su que ça ne serait pas un hobby ; j’en ferais mon métier. Je n’ai rencontré aucun frein dans mon entourage où l’on a toujours valorisé l’expression artistique, la matière, la création manuelle.

NP : Pourquoi le bijou en particulier ?

DN : D’abord, j’aime façonner la matière. C’est un champ d’exploration dans lequel je trouve une grande liberté d’expression. Et ce qui me plait dans le bijou, c’est qu’il entre en interaction très forte avec le corps, avec la personnalité. Avec le bijou, on touche à l’intime autant qu’au symbolique et à l’universel.

NP : Avez-vous suivi une formation professionnelle ?

DN : Je n’ai pas voulu faire d’école de bijouterie. Il me semblait que cette forme d’apprentissage était à la fois trop formelle et trop contraignante. Je voulais laisser libre cours à une expression libre. Je me suis formée sur le tas – maquette, fonte à cire perdue, assemblage, soudure … – car l’expérience m’a vite révélé que la technique est partout dans le bijou et que seule sa parfaite maîtrise permet de faire aboutir une intention créatrice. Mais la technique doit savoir se rendre invisible ! Si je maîtrise toutes les étapes dans l’élaboration d’un bijou, je ne souhaite pas pour autant en assurer moi-même la réalisation. J’ai toujours travaillé avec des artisans spécialisés, dans une démarche d’étroite collaboration.

NP : Comment avez-vous démarré dans la profession ?

DN : C’est toujours compliqué de démarrer et le chemin n’est pas toujours rectiligne. Par différentes activités je me suis d’abord peu à peu introduite dans le milieu de la mode. J’ai été maquettiste chez un parurier de Haute Couture ; j’ai aussi été accessoiriste pour un défilé de Thierry Mugler. Enfin, j’ai pu sortir les premières pièces Delphine Nardin. J’ai alors démarché des boutiques. J’ai sans doute eu de la chance car tout de suite on a acheté mes bijoux. Je me souviens, c’était début 90. Les premiers contacts ont enclenché d’autres commandes. La machine était en marche et j’ai pu faire des salons.

NP : Quelles sont en général vos sources d’inspiration ?

DN : Il y a beaucoup de choses en jeu, sculpture, matériaux, fluidité, lumière … C’est avant tout une question de sensation. L’inspiration se nourrit d’un faisceau de choses innombrables. Un déclic vient et je me lance dans quelque chose. Selon mes besoins et mes envies, je tire plutôt tel ou tel tiroir. En effet, c’est comme si j’avais des “petits tiroirs” dans la tête. Chacun contient des évocations, des livres de référence, des artistes qui m’ont marquée, des paysages, des couleurs … Pour moi, la nature est une référence absolue et la matière est quelque chose d’important. J’aime explorer les matériaux et les confronter parfois de façon inattendue ; ce qui est important c’est le dialogue qui naît de cette confrontation

NP : Quel est votre processus de mise en place d’une nouvelle collection ?

DN : Je conçois mes bijoux de A à Z et il convient de distinguer plusieurs étapes dans l’élaboration d’une collection. Il y a l’étape de création tout d’abord, qui est un processus solitaire. Ensuite, il faut mettre en œuvre les projets et là, c’est un travail de collaboration.

NP : Commençons donc par la création …

DN : Mettons à part le verre dépoli avec lequel j’ai entamé un processus de création de pièce unique. Ici, c’est la matière qui déclenche le travail. Pour les autres matériaux, je commence toujours par faire des croquis. C’est le dessin qui va me stimuler. Ensuite, j’aborde le volume en réalisant des maquettes, parfois en matériaux de substitution, cire, laiton, papier, milliput …

NP : Et c’est à cet instant que démarre un travail de collaboration ?

DN : Effectivement, ce sont des artisans spécialisés qui vont ensuite réaliser les pièces dans les matériaux que j’ai choisi : la porcelaine ou l’ébène par exemple. A partir de ma maquette, ils réalisent un prototype ou un moule. Pour le métal, on utilise le procédé de la fonte à cire perdue. A ce stade, on procède encore à des adaptations car on se rend compte des problèmes techniques. On ne peut jamais tout anticiper dès la première étape, même après 20 ans de métier. C’est souvent sur un détail que la cohérence de l’ensemble prend forme.

Collier en ébène

Collier en ébène du Gabon taillé à la main et agate, jaspe, quartz, laiton oxydé et verni - Delphine Nardin - Bijouterie en ligne Notes Précieuses © Notes Précieuses

NP : Quel regard portez-vous aujourd’hui sur vos premières collections ?

DN : Mes premiers bijoux étaient assez simples. Ils avaient un aspect sculpté et leur montage était très rudimentaire. Au plan stylistique, les pièces – j’ai débuté avec le métal avant d’explorer d’autres matériaux – étaient très intuitives. Je suis encore étonnée par ce travail déjà bien équilibré alors que peu réfléchi. Aujourd’hui, ma démarche est toujours faite de spontanéité, mais aussi d’exploration et de beaucoup plus de travail. La maîtrise du métier se mesure dans la finition et le détail.

NP : Que vous apporte votre métier ?

DN : La liberté ! Et la satisfaction de créer, de mettre en œuvre le fruit de mon imagination. Le cheminement est souvent ingrat, mais il y a toujours une récompense au bout. Créer des bijoux n’est pas de tout repos. Il faut affronter le stress quand rien ne vient et c’est envahissant en phase de création, car on ne pense plus qu’à la collection en cours. Mais finalement je ne m’en plains pas car j’aime explorer et relever les challenges. En outre, il y a aussi les échanges avec les acheteurs, le partage d’expérience entre artistes … finalement. C’est très vivant et équilibré.

NP : Vous devez également être une business woman

DN : Certes. Le talent ne fait pas obligatoirement la réussite. Pour mener à bien son activité, il faut une capacité à gérer la finance, savoir se vendre et vendre ses créations … Le pan économique de l’activité de créateur prend beaucoup de temps et d’espace.

NP : Diriez-vous que c’est plus dur ou plus facile de s’investir dans le bijou aujourd’hui ?

DN : Sans conteste, c’est plus dur maintenant. Mais il y a bijou et bijou … Le marché s’est beaucoup développé, et la concurrence est parfois rude pour les créateurs. D’autant que cette diversité n’est pas forcément synonyme de créativité. Mais il y a tellement de façons de faire. Et tellement de clients potentiels. Chacun construit sa route, à sa mesure.

NP : Comment les gens arrivent-ils à s’y retrouver devant cette offre très diverse ?

DN : La capacité de “lire un bijou” s’acquiert.  Il faut savoir dépasser la simple séduction de ce qui est le plus “bluffant”. Il est important pour les créateurs de transmettre, d’expliquer leur travail, leur démarche.

NP : Votre conseil à une jeune créatrice ?

DN : Les frères Goncourt disaient : “il y a mille façons d’encourager les fausses vocations, mais aucune de décourager les vraies”. Il faut rêver sa vie et vivre ses rêves … et construire son avenir pas à pas.

  • Interview réalisée le 29 octobre 2009

Le Pôle Bijou de Baccarat : Un projet ambitieux

Jeudi 29 octobre 2009
Monique Manoha dans son atelier

Monique Manoha dans son atelier

Entretien avec Monique Manoha, Chargée de Mission

Monique Manoha a découvert le bijou contemporain aux Ateliers de Fontblanche, école d’art nîmoise aujourd’hui disparue. Elle s’y était inscrite, sans réelle vocation à l’origine, après un parcours de travailleur social et d’urbaniste. Elle fut rapidement fascinée et émue par ce “qui se dégage de ces sculptures de petite taille”. Elle en a également exploré la dimension humaine : “lorsqu’on façonne un bijou, on travaille pour quelqu’un, pas pour un musée”. Elle a aussi beaucoup réfléchi à la dimension sociale du bijou : objet de célébration d’un rite ou langage du corps.

En 1998, Monique Manoha a ouvert un atelier de bijoux d’artiste. Comme elle éprouvait le besoin d’expliquer pour chaque œuvre son cheminement artistique, elle s’est résolument placée dans une démarche pédagogique et a créé la Biennale du bijou contemporain, qui s’est tenue à Nîmes de 1999 à 2005.

Sa connaissance du bijou, ses réseaux universitaires et artistiques, elle les met aujourd’hui au service du Pôle Bijou de Baccarat qu’elle coordonne depuis septembre 2006.

Elle livre, dans un entretien accordé au Magazine Notes Précieuses, les ressorts de ce projet ambitieux, porté et géré par la Communauté de Communes du Cristal.

Notes Précieuses : Quand le Pôle Bijou de Baccarat va-t-il ouvrir ?

Monique Manoha : L’inauguration est prévue en juin 2010. Plus exactement, ce seront deux bâtiments, réhabilités en centre ville, qui seront inaugurés : le premier destiné à accueillir des entreprises de la filière bijou ; le deuxième réservé aux expositions temporaires et comportant également des show-rooms, des espaces dédiés à la pratique amateur … Dans les faits, le Pôle bijou fonctionne depuis plusieurs années déjà, mais “hors les murs”.

NP : De quand date ce projet ?

MM : Tout a commencé en 2003, avec le Plan social – et la suppression afférente de 300 emplois – qui a frappé la cristallerie Baccarat SA, principal employeur de la ville. Il fallait créer des emplois de substitution et accueillir de nouvelles entreprises. L’idée du Pôle bijou a germé et pour élaborer ce plan ambitieux – coût global 2 millions d’euros -, la Direction de Baccarat SA a travaillé en étroite collaboration avec les services spécialisés de l’Etat et les collectivités locales. L’obtention du label “Excellence rurale”, en juillet 2006, a réellement consacré la naissance du Pôle Bijou.

NP : Pourquoi avoir privilégié le bijou ?

MM : Le domaine du bijou s’est très rapidement imposé. Pour plusieurs raisons. D’abord la vente de bijoux en cristal représentait plus du quart du chiffre d’affaires de la société Baccarat SA. Et comme cette activité faisait largement appel à la sous-traitance, il y avait là un premier débouché possible pour les entreprises de la filière. De plus, le secteur du bijou est un secteur porteur.

NP : N’y avait-il pas aussi des “arrières pensées” touristiques ?

MM : Le bijou peut effectivement présenter un atout supplémentaire pour la ville au plan touristique. Baccarat accueille chaque année 50 000 visiteurs, attirés par la renommée de son cristal. La présence du Pôle Bijou devrait contribuer à augmenter la durée moyenne des séjours. N’oublions pas non plus que la Lorraine est une des régions françaises les plus riches artistiquement et à terme, Baccarat peut être un pôle fédérateur des métiers d’art de la Région.

NP : On déborde là du cadre d’un plan de reconversion classique …

MM : Certainement car, très vite, quatre axes de développement se sont imposés : le développement économique, la mise en valeur du bijou et de la filière bijoutière, la Recherche et Développement, la formation. La coexistence de ces quatre axes est essentielle car ils se nourrissent les uns les autres.

NP : Parlez nous d’abord du volet économique …

Il s’agit d’accueillir des entreprises du secteur de la bijouterie au sens large. A ce jour, quatre entreprises de la filière se sont déjà installées (traitement de surface, prototypage, joaillerie, développement bijoux d’enfant) ainsi que des artisans créateurs. L’objectif à terme est d’accueillir au moins une dizaine d’entreprises. La prochaine ouverture du bâtiment proposant des locaux industriels doit faciliter leur implantation.

Ancienne taillerie de Baccarat SA en travaux. Ce bâtiment abritera les entreprises du Pôle bijou.

L'ancienne taillerie de Baccarat SA, actuellement en travaux, accueillera en 2010 les entreprises labellisées Pôle Bijou.

NP : Le Pôle Bijou conserve-t-il un lien privilégié avec la société Baccarat SA ?

MM : Les entreprises “labellisées Pôle Bijou” ont naturellement une grande proximité avec la société Baccarat SA (qui compte toujours 700 employés). Mais elles ne souhaitent pas s’en tenir au seul domaine du cristal.

NP : Quelles difficultés rencontrez-vous ?

MM : Avec un projet aussi ambitieux, c’est forcément compliqué. On part de rien et on se heurte parfois à la peur de l’inconnu. Par exemple, en 2007, nous avons mis en place un “Club des créateurs réunissant les professionnels lorrains de la filière bijou. Au départ, la plupart des entreprises se vivaient avant tout comme concurrentes entre elles. Ce n’est qu’au fur et à mesure des rencontres que leurs dirigeants ont pris conscience qu’ils avaient plein de choses à partager et faire ensemble.

NP : Venons en au deuxième volet : qu’entendez-vous par mise en valeur du bijou et de la filière bijoutière ?

MM : C’est la mise en scène du bijou. Un bâtiment entier sera bientôt consacré aux expositions, show-rooms … Dès 2010 une grande exposition sera montée sur le thème “Bijoux gemmes”, sous tous ses aspects : joaillerie mais aussi extraction avec tous les problèmes pendants. Notre volonté est de mieux faire connaître, aussi bien aux relais d’opinion qu’au grand public, le bijou sous toutes ses facettes. Avec l’exposition “Interroger le matériau”, nous avons tenu dès l’automne 2006 à bien positionner l’action du Pôle bijou. Il s’agissait de montrer la diversité de la filière et d’attester qu’il peut y avoir des bijoux haut de gamme issus de matériaux non conventionnels.

NP : Qu’en est-il de l’axe Recherche et Développement ?

MM : C’est l’axe où nous sommes le moins avancés, mais nous travaillons à l’élaboration d’un cahier des charges pour être classés “Pôle d’innovation de l’artisanat” d’ici trois ou quatre ans. Notre ambition est d’intervenir aussi bien au plan technologique – process technique et matériaux – que des sciences humaines. Le bijou doit être reconnu comme un champ d’études sérieux qui permet de mieux comprendre la société et l’histoire du corps humain.

NP : Et la formation ?

MM : En matière de formation, nous menons depuis l’origine un important travail de fond : rencontres avec syndicats professionnels, les écoles, les fédérations, les chambres de commerce et de métiers … Les nombreuses manifestations – expositions, colloques, rencontres, concours – que nous avons organisées depuis 2006 nous ont également permis d’affiner notre réflexion sur ce volet. L’exposition “A la découverte des écoles du bijou” a permis de découvrir en 2007 le savoir faire d’écoles de bijouterie belges et françaises ; le concours “Jeune créateur” a positionné le Pôle sur le plan de la découverte de nouveaux talents, de même que le concours “Bijou d’enfance” qui se déroule actuellement. En 2007, des journées d’études ont réuni 120 personnes en provenance de Suisse, d’Allemagne, du Royaume Unie, de Belgique.

NP : Concrètement, que comptez-vous faire dans le domaine de la formation ?

MM : Un de nos objectifs est de promouvoir les travaux des écoles et de valoriser les métiers du bijou. Trop souvent en France – comme c’est le cas pour les travaux dits manuels – on porte un regard condescendant sur ces métiers. Pourtant, c’est un fait, les “bijoutiers” reçoivent de vraies formations comportant un volet “culture générale” dans un cursus qui peut durer 6 ans !

Nous souhaitons bien évidemment également mettre en place des formations. En 2008, nous avons créé des stages pratiques où  des amateurs venus de toute la France ont bénéficié de l’enseignement des créateurs locaux. Dès 2010-2011, nous envisageons la mise en place de formations professionnelles.

NP : Quel regard portez vous sur le bijou en France aujourd’hui ?

Le marché du bijou est “pollué” par les bijoux bas de gamme. Et il n’y a pas réellement d’outils permettant de mener une vraie réflexion au plan national. La géographie du bijou ne se limite pas à la Place Vendôme. Il n’y a pas réellement de publication spécialisée en France, et le bijou est souvent traité en “parent pauvre” dans la presse grand public. De plus, les quelques rares expositions de prestige consacrées au Bijou se tiennent le plus souvent à Paris …

NP : Que peut apporter le Pôle Bijou de Baccarat ?

MM : Notre ambition est “d’élever le niveau” en créant un espace où chacun pourra satisfaire son besoin de connaissances. Plus on forme le public, plus on lui donne à voir des choses de qualité, plus on le rend exigeant.

NP : Et vous avez bon espoir ?

MM : A l’échelle régionale, nous suscitons un intérêt certain tant de la presse que du public et bénéficions du soutien des instances officielles. Alors que le Pôle Bijou n’existe pas encore physiquement, c’est bon signe.

  • Interview réalisée le 7 octobre 2009
  • Pôle Bijou de Baccarat – Communauté de Communes des Vallées du Cristal – 20 rue Humbépaire – 54120 Baccarat

Entretien avec Marine Delanoë, créatrice de bijoux contemporains

Vendredi 4 septembre 2009

Marine Delanoë en plein travail

Le site de vente en ligne de bijoux créateur Notes Précieuses propose désormais les bijoux de Marine Delanoë. Pour Le Magazine, cette jeune créatrice bretonne livre son parcours et ses réflexions sur son métier.

Notes Précieuses : Qu’est-ce qui vous a amené à créer des bijoux ?

Marine Delanoë : J’ai compris très tôt que c’était cela que je voulais faire. J’ai d’abord entrepris une licence d’Histoire de l’Art. Mais étudier l’art sous toutes ses formes, de la préhistoire à nos jours, m’a vite fait comprendre que je préférais “faire” plutôt qu’étudier.

En 2001, je suis partie en Amérique centrale. Partout, le bijou y est présent, réalisé à partir de toutes matières et souvent à partir de graines. Au Mexique, j’ai découvert le travail des rues et rencontré beaucoup d’artisans autodidactes. Revenue en France, j’avais la certitude que je voulais créer des bijoux. J’avais trouvé ma voie.

NP : Vous décidez donc de vous réorienter …

MD : J’entame effectivement un CAP de bijoutier : 2 ans d’études à Ploërmel. Mon enthousiasme est d’autant plus grand que l’école travaille en partenariat avec Tane, une entreprise de bijoux installée au Mexique. Le cursus me convenait parfaitement car essentiellement axé sur la pratique. J’ai pu notamment collaborer avec des créateurs contemporains.

CAP en poche, après un stage – au Mexique ! -, orienté sur le travail du métal, je voulais me mettre tout de suite à mon compte. Mais, à 23 ans, je manquais d’expérience et je me suis inscrite pour un Diplôme des Métiers d’Art (DMA) à Lyon. La formation y est essentiellement pratique et la deuxième année est entièrement consacrée à la création de sa propre ligne de bijoux.

NP : Lyon a été une étape essentielle dans votre cursus ?

MD : Oui, à tous égards. Grâce à mes études bien sûr, mais aussi parce qu’à Lyon, j’ai vraiment “baigné” dans un environnement culturel et artistique très enrichissant pour une créatrice de bijoux : expos, vernissages, rencontres avec d’autres créateurs, stage chez Claire Wolfstirn. Toutes ces expériences ont largement contribué à compléter ma formation technique.

NP : Vous étiez apte alors à voler de vos propres ailes ?

MD : En fait, ma première expérience professionnelle, je l’ai vécue comme salariée, dans un atelier qui fournit les grands noms de la bijouterie. J’y ai perfectionné ma technique d’orfèvre. Mais cela m’a surtout permis de comprendre que je n’étais pas faite pour une production standardisée.

NP : Et c’est le retour en Bretagne …

MD : … Et l’ouverture de mon atelier. C’était en mai 2007, à Pont-Scorff, village d’artisans qui réunit une trentaine de créateurs dans diverses disciplines. L’association Renn’Arts, dont le but est de promouvoir les métiers d’art en partenariat avec la Mairie de Rennes, m’a servi de tremplin pour m’installer.

Marine Delanoë dans son atelier © Notes Précieuses
Marine Delanoë dans son atelier © Notes Précieuses

NP : Quels sont aujourd’hui vos matériaux de prédilection ?

MD : Seules les matières naturelles m’intéressent. Je n’emploie ni résine ni plastique. J’en ai fait mon image de marque. Mon choix de matériaux est très influencé par ma formation d’orfèvre et ma connaissance des métaux précieux.

Boucles d'oreilles Fleur de peau - Marine Delanoë - Vente en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

Boucles d'oreilles Fleur de peau - Marine Delanoë - Vente en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

J’inclus exceptionnellement des éléments non naturels dans mes bijoux lorsqu’ils sont insolites ou ont une histoire. J’ai, par exemple, utilisé des cordes de harpe en nylon dans une de mes créations après avoir rencontré un artisan luthier qui m’a fait comprendre sa démarche.

J’utilise aussi du crin de cheval, des fibres de chanvre, de lin, des algues ou des objets déjà élaborés, tels que d’anciennes dentelles bretonnes … qui s’inscrivent dans la culture bretonne.

NP : Et vos sources d’inspiration ?

MD : En fait, chez moi, les formes viennent spontanément et le sens m’apparait après coup. Mais il y a des constantes dans les thèmes que j’aborde : la nature, – surtout le monde végétal – ; l’action du temps sur la matière ; l’empreinte. La cicatrice que le passage du temps imprime de mille et une façons sur la matière et sur les êtres me fascine. Les mêmes sujets reviennent souvent, mais je les exploite différemment au fil des années.

Bague Amazone - Marine Delanoë - Boutique en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

Bague Amazone - Marine Delanoë - Boutique en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

Dans mes réalisations, j’aime jouer de l’association des extrêmes : métaux précieux et non précieux, matériaux bruts et raffinés. Je travaille actuellement sur le lin et l’or : l’or rend le lin plus noble mais devient lui même plus modeste au contact du lin.

NP : Votre démarche a-t-elle évolué depuis vos débuts ?

MD : Après deux ans de pratique quotidienne, je sens aujourd’hui que je suis nettement plus à l’aise et que mon style s’affirme. J’ai amélioré ma technique et surtout, j’ai acquis une réelle complicité avec le métal. J’arrive donc mieux à faire passer mon ressenti dans la matière.

Bague Fleur de peau - Marine Delanoë - Boutique en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

Bague Fleur de peau - Marine Delanoë - Boutique en ligne de bijoux de créateurs notesprecieuses.com © Notes Précieuses

NP : Ne souffrez vous pas parfois de la solitude du créateur ?

MD : Non, car le travail est partagé. La phase de création est nécessairement une période de solitude ; sur mon établi, je suis seule face à la matière. Mais à d’autres moments, j’ai une vie sociale intense ; fréquentation des salons, rencontre avec des clients, d’autres créateurs. C’est un bon équilibre.

De plus, étant en recherche permanente, il m’arrive de collaborer avec des collègues d’autres disciplines : verriers, couteliers …

NP : Globalement, que vous apporte votre métier ?

MD : Une vraie satisfaction au plan éthique car je suis en accord avec mes principes. Je peux, en effet, revendiquer une position de créatrice indépendante, libre de faire des pièces uniques et d’aller à contre courant de la société de production de masse pour perpétuer un savoir-faire.

Mon travail, à la fois manuel et cérébral, repose sur un équilibre qui me convient bien J’ai conscience que l’élaboration des formes passe par une réflexion sur moi, sur ma vie intérieure, mais aussi sur les autres.

Le bijou ne sert pas qu’à mettre en valeur celle ou celui qui le porte. Ce n’est pas un objet frivole. Pour moi, c’est avant tout un moyen d’expression authentique, un objet sentimental, porteur de sens. C’est aussi un moyen de communication entre le créateur et “l’acheteur”. Lorsque quelqu’un me dit qu’il est “touché” par mon travail, je sais que j’ai atteint mon but et je suis moi-même en retour très émue.

NP : Etre indépendant, c’est aussi gérer une petite entreprise …

MD : C’est l’aspect administratif du métier qui m’intéresse le moins. Je passe beaucoup de temps à des tâches rébarbatives mais nécessaires comme la gestion, la comptabilité … qui amputent mon temps de création. J’ai un statut d’artisan ; autrement dit je suis soumise aux mêmes contraintes et aux mêmes charges que le plombier ou l’électricien. Il faudrait créer un statut particulier pour les artisans créateurs. Mais la France est très frileuse pour innover dans ce domaine.

Je dois toutefois reconnaître qu’ici, en Bretagne, les créateurs sont pas mal encouragés par la Région, le Conseil Général, le département. De même que des stages de formation sont organisés par la Chambre des Métiers et de l’Artisanat.

NP : Que pensez-vous de l’évolution actuelle du secteur de la bijouterie ?

MD : En simplifiant, je dirais qu’il y a deux grandes catégories de créateurs de bijoux. Il y a ceux qui s’engagent vraiment dans une recherche créative et produisent artisanalement des bijoux qui ont du sens, pour eux mêmes et ceux qui les achètent. D’autres en revanche produisent pour vendre au plus grand nombre, en surfant sur les modes et les opportunités de production. C’est normal que les clients aient du mal à s’y retrouver parmi toute l’offre disponible et souvent ne comprennent pas les écarts de prix entre la création artisanale et le produit de grande série. Mais celui ou celle qui a une sensibilité artistique sait toujours reconnaître la qualité et le savoir-faire artisanal et l’apprécie à sa juste valeur.

Personnellement, je m’inscris délibérément dans la première catégorie de créateurs, même si j’ai à coeur de rendre plus accessibles en termes de prix certaines de mes pièces.

NP : Globalement, quel enseignement tirez-vous de votre parcours ?

MD : L’expérience mérite d’être vécue, même si ce n’est pas toujours évident. En tous cas, ceux qui démarrent dans le métier doivent “en vouloir” et être super motivés.

  • Interview réalisée le 21 août 2009